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Paco CERDÀ

Le pion


À Stockholm en 1962, une partie d’échecs oppose deux champions, l’américain Bobby Fischer et l’espagnol Arturo Pomar. Cet étonnant roman reprend les 77 coups de la partie comme titres des 77 chapitres. Comme titres seulement et c’est l’intérêt du livre. Les passionnés pourront rejouer la partie s’ils en ont envie mais les autres liront un passionnant document qui alterne la biographie des deux champions et le contexte dans lequel ils ont vécu jusque-là, les États-Unis avec Kennedy et l’Espagne de Franco.

Arturo Pomar (1931-2016), longtemps appelé Arturito, est un enfant prodige. « Arturito regarde son père déplacer les pièces blanches et les pièces noires. Il a trois ans. À cinq il apprend les règles. Il joue contre son père, son oncle, son grand-père. Au début, ils lui laissent l'avantage, mais très vite ils se rendent compte de quelque chose d'anormal. Arturito provoque la nulle, il gagne, puis il commence à leur concéder une tour de plus ou même la dame, et même comme ça il continue de les battre, il n'a pas encore six ans. Un jour il entre dans le café Born, siège du club d'échecs de Majorque. […] Arturito s'assied face à l'échiquier et met en déroute tous les participants du tournoi. Il a sept ans. À huit il joue à l'aveugle, sans avoir besoin de regarder le plateau ou les pièces. » Les tournois s’enchaînent et il devient une gloire nationale. En 1946, à quinze ans, il est reçu par Franco.

Bobby Fischer (1943-2018) est né en hiver dans un hospice de Chicago pour femmes seules et sans ressources. Sa mère, Regina, multiplie les petits boulots et les domiciles. À six ans Bobby a déjà déménagé dix fois. C’est à cet âge-là que sa sœur, Joan, « revient du magasin de bonbons avec un jouet pour son frère. C'est un jeu d'échecs en plastique à un dollar, avec un plateau rouge et noir en carton pliable et des pièces d'à peine trois centimètres. » Joan et Bobby lisent les instructions. La fillette se lasse vite mais son frère continue. « Son esprit ne se repose pas, jamais, non, jamais. Surdoué... mais c'est une étiquette si réductrice. Asperger... mais c'est tellement facile de mettre dans une case ce qui n'est pas diagnostiqué. En quatrième année, il en est déjà à sa sixième école. Son esprit ne s'adapte à aucune. À la solitude, en revanche, oui. »
Alors qu’il joue une partie dans une bibliothèque publique, il est repéré par le président du club d'échecs de Brooklyn qui l’invite au club. Sans frais. Bobby a trouvé sa voie.

Cette partie entre un champion espagnol et un américain en 1962 est l’occasion pour Paco Cerdà, éditeur et journaliste né à Valencia, de confronter l’histoire de l’Espagne franquiste à celle des Etats-Unis en pleine guerre froide avec la Russie. Mais sans discours ou généralités. Ce sont des pions qu’il met en scène. Chaque chapitre, hors ceux consacrés aux deux champions, présente un homme ou une femme pris dans une situation liée à l’histoire du pays.

Côté espagnol, on accompagne des  républicains qui poursuivent la lutte clandestine, au risque d’être arrêtés, emprisonnés, torturés et exécutés, on suit des opposants dans leur exil, on participe à une grève des mineurs en Asturies, on assiste à la naissance de l’organisation basque ETA, au retournement de certains franquistes contre Franco, à l’isolement de l’Espagne après la défaite de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste alors que la communauté européenne naissante refuse l’entrée de l’Espagne où un dictateur continue à régner par la violence et la terreur. Institutions démocratiques, liberté syndicale, reconnaissance des droits de l’opposition, des courants d’opinion et des partis politiques, le chemin sera long…

Côté américain, on assiste à un échange de prisonniers sur un pont à Berlin qui relie l’Est à l’Ouest, à l’entrée de James Meredith, étudiant noir, à l’université blanche du Mississippi sous la protection de plusieurs centaines de policiers, on suit des hommes et des femmes engagés contre le racisme et la pauvreté, la guerre au Vietnam, les essais nucléaires, le sort des Indiens parqués dans des réserves, toujours en accompagnant une personne (un pion) impliquée personnellement dans chaque situation.

Évidemment la vie de Ficher et Pomar ne s’arrête pas en 1962 et l’auteur nous raconte la suite de leurs existences jusqu’à leur mort. Arturo, faute de moyens et de soutien, est devenu employé à la Poste. Bobby a continué les tournois avec des comportements et des exigences outranciers jusqu’en 1972 (devenant champion du monde contre Boris Spassky), puis il a disparu pendant vingt ans (vivant anonymement dans des chambres miteuses) avant de réapparaître, toujours aussi incontrôlable, insultant et antisémite, ne pouvant rentrer aux États-Unis sans échapper à la prison et terminant sa vie en Islande où il est enterré. Deux parcours étonnants dans des contextes historiques tout aussi complexes et passionnants.

Chaque chapitre a demandé de nombreuses et profondes recherches à l’auteur qui les évoque dans une annexe titrée Sources où il précise : « Ce livre est né avec pour principe que pas un seul mot attribué à ses protagonistes ni le moindre détail des histoires racontées n'a été le produit de l'imagination de l'auteur ou d'une recréation romanesque. »
Cette alternance entre la partie de Stockholm et le vécu de dizaines de personnes aux Etats-Unis et en Espagne constitue un ensemble très riche, vivant et passionnant. On passe d’un personnage à un autre sans jamais ressentir le moindre ennui mais au contraire avec beaucoup de curiosité et d’émotion. Une belle réussite !

Serge Cabrol 
(23/11/22)    



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Lectures








La contre-allée

Collection La sentinelle
(Août 2022)
384 pages - 23,50


Traduit de l’espagnol par
Marielle Leroy














Paco Cerdà,
né à Valencia en 1985,
est journaliste et éditeur.


Bio-bibliographie sur
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