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Diane CHATEAU ALABERDINA

Paysages de nuit



La relation entre une adolescente et son beau-père peut s’avérer complexe. Compagnon de la mère sans remplacer le père, la situation du nouveau venu est délicate. Si, en plus, il est intelligent et séduisant, des ondes ambiguës peuvent circuler surtout quand la jeune fille est solitaire et romantique. C’est ce triangle amoureux que le roman renouvelle en une suite de courts chapitres principalement centrés sur les émotions de l’adolescente, ses colères, ses passions, ses jalousies, ses désirs, sa violence…

Sonia vit seule avec sa mère, Katarine, dans une grande maison en forêt de Fontainebleau. Elle n’a jamais connu son père, sa mère lui en a très peu parlé.
Katarine a vécu une enfance difficile en Russie. Elle a eu sa fille avec un homme qui a refusé la paternité. Elle a préféré partir.
« Katarine avait quitté la Russie âgée de vingt-deux ans à peine, des études non achevées. Elle avait espéré un nouveau départ en France. Elle s'était juré d'offrir à sa fille la meilleure éducation possible. Tout ce dont elle avait rêvé, la petite l'aurait. Des cours de danse, de théâtre, d'équitation, des professeurs privés pour lui apprendre le français. Des vêtements neufs, des études dans un établissement privé. Tout était à prendre, pourvu que l'enfant puisse grandir dans le bonheur. Katarine avait imaginé la France comme un nouveau départ. Elle pourrait se construire une nouvelle identité. Devenir une autre femme, comme celles qu'elle admirait sur les écrans de télévision. »
Et tout cela, elle l’a réalisé à force de volonté, de travail, d’énergie.

Du côté des relations amoureuses, elle a connu plusieurs hommes, en a présenté certains à sa fille. Quand Sonia avait neuf ans, l’un d’eux s’est installé quelque temps dans leur maison. Un grand roux venu de Russie lui aussi. Sonia s’est attachée à lui. Ils parlaient russe tous les trois.
« L'homme l'emmenait au parc. Il jouait un rôle de plus en plus important. Sonia a fini par lui faire une place dans son lit pour qu'il vienne lui raconter une histoire. Elle s'amusait à compter le nombre de taches de rousseur sur son visage. Elle l'avait surnommé Carotte. »
C’est avec lui qu’elle s’est prise de passion pour le dessin, un art dans lequel elle excelle aujourd’hui.
Mais un jour, les portes ont claqué, les disputes sont devenues fréquentes, Carotte a quitté la maison et Sonia l’a très mal vécu. Comme un abandon. « Sonia venait de comprendre la fragilité des liens humains. Elle devait maintenant faire le deuil. »
La fillette n’a jamais accepté qu’un autre homme s’installe à la maison. Elle faisait tout pour qu’ils partent au plus vite. « Après plusieurs échecs, Katarine a compris le stratagème de sa fille. Elle ne lui en voulait pas. C'était elle qui avait honte. Elle avait traumatisé Sonia. Son célibat était sa manière de se racheter. »
Les années ont passé, aucun homme n’est venu s’immiscer entre elles, Sonia a retrouvé le calme de la maison, la complicité avec sa mère, le plaisir d’être ensemble.

Jusqu’au moment où s’ouvre ce roman. Quand Katarine rencontre Adam. Un galeriste, passionné d’art, une belle réussite professionnelle, un homme séduisant, divorcé, père d’une petite fille vivant en Belgique. « Pendant des mois, Katarine n'a rien raconté à sa fille. Elle lui a simplement dit qu'elle fréquentait quelqu'un. Elle ne voulait pas que Sonia fasse trop tôt la rencontre d'Adam. Il pouvait disparaître aussi vite qu'il était apparu. La maison représentait un sanctuaire. »
Mais le temps passe, Katarine ressent de plus en plus la solitude, Sonia a maintenant dix-sept ans, elle quittera un jour la maison pour l’université, elle est en âge de comprendre la situation de sa mère. Adam aime les musées, fréquente de nombreux artistes, de quoi apprivoiser la jeune dessinatrice. Katarine invite Adam pour un dîner à la maison…

« Sonia apprécie Adam. Le dialogue naît entre eux. Elle a de l’admiration pour lui. » La mère est rassurée. Adam vient passer des week-ends à Fontainebleau. Il est patient. Il hésite avant de déménager. Et puis un jour, la décision est prise, il quitte son appartement parisien pour la maison dans la forêt.
La forêt joue un rôle important dans la vie de Sonia. Elle aime s’y promener, connaît tous les sentiers, y emporte son carnet pour garder une trace des émotions qu’elle ressent, des images qui envahissent son cerveau.
« Les corbeaux croassent entre les arbres, formant une nuée qui tourne en rond dans le ciel. Leur présence emplit l'espace d'un bruit strident. Elle veut dessiner quelque chose de nouveau. Elle ne sait pas très bien comment s'y prendre. Un malaise l'envahit. L'impression de porter des pierres dans son ventre. Elle se tient accroupie, la main posée sur le visage. Elle inhale l'air de la forêt, chargé d'odeurs puissantes. Plusieurs fois, elle croit voir devant elle des ombres. L'une des branches a la forme d'un pendu. Un sentiment de mort naît soudain dans son esprit. Elle se jette sur son carnet, dessine frénétiquement des êtres imaginaires. Tous, sans exception, ont des figures lisses, dénuées de bouche et d'yeux. »

Voilà, la situation est en place, les personnages sont connus, l’atmosphère est créée, le roman peut commencer. On est très vite embarqué par l’écriture vive, précise, subtilement adaptée aux tempéraments, aux attentes inquiètes de Katarine, au calme et aux hésitations d’Adam, à l’exaltation passionnée et aux désirs contradictoires de Sonia. On est emporté, bouleversé, on tourne les pages avec avidité, et plus on avance, plus on se demande comment tout cela va finir…

Un beau roman, puissant et incisif. Diane Chateau Alaberdina, qui a reçu le prix Marie Claire 2019 pour son premier roman, La photographe, nous prouve ici, avec brio, que son parcours littéraire continue et qu’on n’a pas fini d’entendre parler d’elle. À suivre…

Serge Cabrol 
(10/08/22)    



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Gallimard

(Avril 2022)
208 pages - 18












Diane
Chateau Alaberdina,

née en 1993, est chargée de cours en études nordiques à l'université
de Strasbourg.
Paysages de nuit
est son deuxième roman.