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Pierre DARKANIAN


Le rapport chinois


Le héros de ce roman se nomme Tugdual Laugier. Suite à une procédure d’embauche assez singulière que je ne déflorerai pas de peur d’en gâcher l’effet de surprise et la cocasserie, le jeune homme de vingt-cinq ans est recruté par le cabinet de consultants Michard & Associés avec pour tâche de rédiger des rapports moyennant un salaire mensuel de sept mille euros. La règle d’or qui régit le fonctionnement de cette société qui a pignon sur rue est la confidentialité : non seulement l’employé s’engage à n’avoir aucun échange sur son employeur, ses dossiers, son travail, ses collègues ou les clients dans le cercle privé comme professionnel, mais il ne connaîtra même pas le commanditaire du rapport qu’il doit rendre, n’aura accès à aucune archive de la maison ni aux rapports antérieurs faits par ses collègues, plus déconcertant encore, il s’engage à n’entrer en contact avec aucun des employés de son étage (l’étage du dessus étant réservé aux cadres supérieurs et interdit d’accès sauf convocation express) ni sur place, ni à l’extérieur. Les échanges devant la machine à café sont interdits et l’agent est prié de prendre sa pause-déjeuner du midi en solo et à proximité. Des consignes surprenantes dignes du secteur de la défense que le jeune homme imbu de lui-même, voyant dans ce recrutement non seulement une reconnaissance de ses banales études de commerce mais surtout celle de sa personne, accepte sans hésiter.

Chez Michard & Associés, pendant trois ans, Laugier ne rencontrera aucun de ses supérieurs hiérarchiques et ne se sera jamais sollicité pour rendre quelque rapport que ce soit. S’il se rend chaque matin docilement à son bureau, c’est pour passer le temps avec des jeux idiots tandis que pour éviter qu’un collègue découvrant son oisiveté le dénonce et lui fasse perdre cet emploi en or, il clame bien haut « ça bosse chez Laugier, ça bosse » à chaque fois qu’il emprunte le couloir. Les visites ponctuelles d’un certain Relot, un des chefs inaccessibles de l’étage supérieur qui, se proclamant avec fierté « spécialiste de la Chine, toujours premier au boulot », semble derrière ses sifflements enjoués venir contrôler l’assiduité et le sérieux de ses employés sous le prétexte de profiter de la machine à café, ne sont pas de nature à le rassurer. Ne pouvant donc valoriser son entreprise et la fonction qu’il y exerce pour impressionner les rares personnes qu’il côtoie, Laugier s’appuiera sur cette obligation de discrétion qui lui est faite pour habiller son activité d’une aura de mystère pouvant laisser penser qu’il occupe un poste important pour l’économie du pays et doté de lourdes responsabilités. Pour accorder son train de vie à sa nouvelle situation, il fait l’acquisition d’un grand appartement situé dans le quinzième arrondissement près du métro Convention, pour garantir ses arrières en se rêvant en grand investisseur. Le soir, l’employé, pour sauver la face devant sa fiancée, s’ingénie à travestir sans beaucoup d’imagination la réalité. Il se plaint de la surcharge de travail qu’on lui impose, s’autocongratule pour avoir brillamment résolu un problème délicat ou franchi un obstacle périlleux, se targue régulièrement d’avoir été chaleureusement complimenté par ses supérieurs. En retour, Mathilde se doit de se montrer docile et reconnaissante pour le confort qu’il lui offre, de le plaindre pour la lourde charge qu’il doit assumer, de porter ou feindre une attention explicitement admirative à ses exploits, de l’entourer de tous ses soins pour calmer ses angoisses et flatter son ego. S’il ne lui viendrait jamais à l’esprit qu’on puisse gagner un tel salaire sans rien faire et qu’elle ne soupçonne donc rien du conte qui lui est fait, Mathilde peine cependant au fil des ans à se soumettre en silence et avec le sourire aux caprices et sautes d’humeur d’un homme que le stress et le succès rendent de plus en plus autoritaire et à le regarder avec indulgence quand celui-ci lui manifeste ouvertement son mépris.

Trois ans plus tard, entendant Relot, « le drôle d’oiseau » siffleur, se diriger vers son bureau, Laugier comprend qu’enfin, pour la première fois, il va rencontrer en chair et en os un associé du cabinet Michard. Effectivement le « Zébulon couperosé à la tignasse blanche » entre et lui dit: « Fini de se tourner les pouces. Il me faut un rapport. Illico presto. Un rapport pour les Chinetoques (…) C’est le moment de faire ses preuves, parce que vous êtes sur le bord de la falaise, c’est moi qui vous le dis (…) ce qu’ils veulent, les Chinois, c’est prendre le pouls du marché français. Faut-il investir dans le textile, dans l’Internet, dans la restauration ? De la créativité, de l’imagination, du culot ! (…) Au rapport ! Je veux les grandes lignes en fin de semaine pour validation et ensuite vous rédigerez tout ça. Exécution, mon petit Laugier ! » Celui-ci avait donc quarante-huit heures pour, au risque d’être débarqué, présenter le résumé d’un rapport « dont il n’avait saisi ni le sujet ni le but, ni le sens ». Tugdual, paniqué, ne connaissant rien de la Chine et ne sachant comment se saisir du sujet finit par se dire que « Du vide à combler, c’était ce qu’il faisait depuis trois ans, alors pourquoi ne pas le convertir en rapport ? ». Après quelques recherches sur internet il n’en retint que le constat incontournable que la Chine « était une puissance économique planétaire », ce qui pouvait déjà en délayant lui servir d’introduction. Puis considérant qu’un rapport de ce type devait s’articuler autour d’une question économique forte, il en conclut qu’il s’appuierait sur la question de l’accélération de « la croissance de la Chine » avant de développer des analyses et pistes diverses illustrées bien entendu de tableaux, de graphiques et de références. Il ne lui resterait ensuite qu’à apporter « une réponse multiple à cette problématique complexe ». Il avait avec ça suffisamment de matière pour coucher ses idées sur le papier. La semaine suivante il se lança dans la rédaction d’un pavé de 1184 pages pesant cinq kilos, un bric-à-brac de copiés-collés à partir d’Internet, de comptes rendus de tests comparatifs in situ basés pour la plupart sur les menus des restaurants du treizième arrondissement parisien et les boulangeries de son quartier pour conclure de façon loufoque par la suggestion faite à la Chine de « se lancer en France dans la production de mini-viennoiseries à moindre coût »… Ce rapport foutraque jugé comme « excellent » par Relot qui l’a à peine feuilleté, fut présenté en quelques minutes à Dong lors d’un repas mémorable qui se conclura par la reconnaissance de son rédacteur et un règlement de cinq millions d'euros pour Relot et le cabinet.

Dommage que Dong ait oublié le document sur la table, éveillant la curiosité des agents de la commissaire de police Fratelli qui depuis quelque temps fait surveiller le « spécialiste de la Chine » déjà fiché pour ses frasques nocturnes, son niveau de vie et sa consommation personnelle de crystal meth. Ce document abyssal qui laisse « la rombière des stups » abasourdie, renforce étrangement sa conviction que Relot et le Cabinet Michard & Associés pourraient se trouver mêlés à un trafic international de drogue. D’autres un peu plus tard, y soupçonneront plutôt une arnaque à la Madoff ou un maillon pour le blanchiment d’argent. « Le problème était plus vaste que les subprimes, les États-Unis ou même la dette publique. Le problème était celui du monde de la finance et lui, Bruno Foule, n’allait pas hésiter à ruer dans les brancards, quitte à heurter les sensibilités de certains au-dessus de lui. Les responsables allaient payer et il avait hâte de remplir sa prochaine mission pour que le petit peuple – c’est-à-dire la commissaire Fratelli et lui-même, tout substitut du procureur qu’il était – ne soit pas contraint de payer les pots cassés par les puissances financières qui n’avaient pas hésité à spéculer sur des choses aussi importantes que des prêts immobiliers (autrement dit, le toit des gens) et des fonds de pension (autrement dit, les retraites de ces mêmes gens) ». 
    
                   
             Il n’est pas si fréquent d’avoir comme héros principal en littérature, un fainéant stupide et prétentieux, un crétin égocentrique, radin et pleutre comme Tugdual Laugier. C’est de surcroît un exemple de domination masculine toxique hors-pair. L’attitude ridicule de cet être odieux, qui n’est pas sans rappeler l’Ignatius Reilly de La Conjuration des imbéciles (John Kennedy Toole, 1980) plus médiocre mais non moins pétomane, n’éveille aucune empathie chez le lecteur et on s’amuse sans honte de ses péripéties tout en guettant avec gourmandise sa chute annoncée. À travers ce personnage et l’histoire invraisemblable dont il est l’acteur, Pierre Darkanian, dépassant le tableau réaliste du monde des finances et de la crise des subprimes pour donner une vision satirique, personnelle et facétieuse de la réalité économique contemporaine, fait de la perte de sens au travail dans les entreprises une satire kafkaïenne aussi hilarante que grinçante, mettant à jour des pratiques iniques où l’individu n’est plus qu’une marionnette grotesque.« Quand la société des Hommes devient une farce, la vérité a besoin d’un bouffon » comme l’écrit fort justement l’éditeur.

Le rapport chinois est aussi un grand roman du vide, incarné par ce copieux et indigeste rapport qui donne son titre au roman mais aussi par Laugier qui ne cesse de manger et accumule argent ou pages pour essayer d’oublier sa vacuité, par Relot, par Dong, par Mathilde ou quelques autres qui n’ont pas grand-chose à lui envier. L’opposition du vide et du sens est ici permanente. « Elle l’examina avec une certaine anxiété, comme si le rapport chinois se révélait tout à coup doté d’une âme. Depuis plus de six mois qu’elle l’avait lu (...) force était de constater que sa puissance de vide s’était répandue autour d’elle à une vitesse déconcertante et dépassait largement l’affaire Chinagora : les subprimes, la titrisation, Madoff, le mécanisme de la dette… Le monde semblait découvrir qu’il ne reposait sur rien ». Le roman nous renvoie également à l’immeuble vide du Cabinet Michard & Associés et à notre société qui « tourne à vide » et « brasse du vent ». « Nous nous sommes enrichis comme ils se sont ruinés, finalement ; sans rien avoir produit, sans rien avoir fourni, ni marchandises ni services... Rien, c’est vrai. C’est même ce qui nous a poussés à nous lancer dans cette affaire. » La question posée devient ainsi moins anecdotique et plus générale qu’il n’y paraissait initialement.

L’arme majeure de Pierre Darkanian dans Le rapport chinois est l’humour. Non le burlesque mais celui qui s’apparente au nonsense anglais et à la satire : « Les investigations avaient par ailleurs confirmé les déclarations de Jean-Paul Michard, à savoir qu’il avait bien vendu toutes ses parts en 2001 à la Compagnie helvétique de conseil, et qu’il n’y travaillait plus. Enfin, un certain Raymond Vuellard détenait encore quelques parts du cabinet mais n’avait plus donné signe de vie depuis qu’il était mort ». Cela ne l’empêche pas d’avoir aussi recours dans certaines scènes à la farce, à la comédie ou au Guignol voire à la dérision, aussi bien pour ses personnages volontiers excessifs et auteurs de réactions aussi stupides qu’irrationnelles que pour les situations plus ou moins surréalistes auxquelles ils sont confrontés. Si la première partie du livre offre de purs moments de nonsense, le roman change de registre avec les conversations cyniques entre avocats spécialistes en montages financiers de la deuxième partie.

Pierre Darkanian sait nous faire rire des travers de notre société et cela, en soi, est une force. Son héros est détestable à souhait, son récit, charge contre le monde des consultants et autres cabinets conseil mais plus largement de l’argent, est féroce et le ton décalé de ce premier roman, entre récit labyrinthique et absurde sur l’entreprise, farce désopilante et polar économique sur fond de trafic international en phase avec notre époque, est une belle surprise.

Dominique Baillon-Lalande 
(27/07/22)      



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Pierre  DARKANIAN, Le rapport chinois
Anne Carrière

304 pages - 19















Pierre Darkanian

Le rapport chinois
est son premier roman.