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Vincent DELAREUX

Le cas Victor Sommer



Jusqu’où un homme peut-il subir l’emprise de sa mère sans réagir ? Et s’il se révolte, comment gérer cette liberté nouvelle à laquelle il n’est pas préparé ? Échapper à une prison dorée peut être aussi angoissant qu’enthousiasmant.

À trente-trois ans, Victor Sommer vit toujours avec Maman. Elle ne lui a jamais parlé de son père, juste montré une photo quand il avait dix ans et depuis plus rien. Après le lycée, il a commencé des études artistiques (littérature, musique…) toujours rapidement abandonnées et qui n’ont mené à rien. Maman en était satisfaite. Victor n’avait pas besoin d’aller à l’université il pouvait devenir un grand artiste autodidacte.  « Il va sans dire qu'une fois le temps des études révolu, ma fibre artistique s'est rompue. À compter de ce jour, Maman n'a plus évoqué mon avenir d'écrivain, ni de peintre, ni d'autre chose. Je n'étais plus que son fils et j'avais pour rôle de lui tenir compagnie. Elle avait gagné. »
Et Victor a dès lors consacré ses journées à veiller sur Maman selon un emploi du temps bien ritualisé, calme et sans surprises.

C’est Victor lui-même qui nous raconte tout cela au fil d’un journal tenu au jour le jour à un moment de sa vie où un vent de révolte se met à souffler au sein du paisible foyer. Un lundi, en lisant le journal, parmi les petites annonces l’une d’entre elles capte son attention. « Sous les annonces de rencontres, figuraient les offres d'emploi de la région. Les postes à pourvoir dans notre commune sont rares, actuellement. Aussi ai-je été surpris de lire le nom de notre ville parmi les offres du jour. L'annonceur recherchait une "personne motivée, sans prérequis particuliers, pour travaux de désinfection". L'entreprise était spécialisée dans l'élimination des rongeurs. » Lui qui a le sentiment de n’être personne, de vivre mais pas d’exister, il s’imagine devenir « l’homme qui tue les rats ». Trouvant l’idée très drôle, il en parle à Maman qui se met en colère, les larmes aux yeux : « Quelle idée ! s'est-elle exclamée. Un travail ! Et pour quoi faire ? Je te loge, te nourris et te donne ton argent au premier du mois. Ce n'est donc pas suffisant ? ». Il est vrai qu’un héritage leur permet de vivre depuis quinze ans confortablement sans travailler. Évidemment, ce n’est pas l’argent qui motive Victor mais comment l’expliquer à Maman ? À trente-trois ans, c’est son premier acte de désobéissance. L’expérience dans la dératisation sera brève mais la nécessité de « neutraliser les femelles gestantes avant qu’elles ne mettent bas » suscite en lui une réflexion sur la mort, la fécondité, la maternité… « Le fait qu'elles soient fécondées ne devait pas nous émouvoir ni nous retenir de les piéger : personne ne leur avait demandé de se faire engrosser. J'ai en horreur cette propension qu'ont les animaux à s'accoupler de manière irraisonnée. » Et le lien est vite établi entre l’homme et l’animal. « Les humains ne dérogent pas à cette règle, et à chaque seconde qui passe, c'en sont des milliers qui s'adonnent à des parades dégoûtantes et autres pratiques inavouables. […] Je ne suis malheureusement pas épargné par cette bestialité qui sommeille en chacun et qui attend l'heure propice pour se manifester. » Pour le moment, sa "bestialité" ne l’a pas perturbé. Peut-être l’opportunité ne s’était-elle simplement pas présentée…

Et voilà qu’une rencontre vient bousculer les naïves certitudes. « C’est moi, Eugénie ! Nous étions à l’école ensemble. » Autant la petite fille était laide et mal habillée, avec des dents de lapin, des grosses lunettes et des pulls tricotés par sa mère, autant elle est devenue une jeune femme ravissante, élégante et dynamique. Une métamorphose qui éblouit Victor. De plus, alors qu’il se souvient à peine de la fillette à qui il n’a jamais dû adresser la parole, elle garde de lui, le souvenir ému d’un garçon très gentil qui ne s’est jamais moqué d’elle. Il a compté pour elle, lui qui n’a jamais eu le sentiment d’exister vraiment hors du giron maternel, il n’en revient pas.
Et quand elle lui propose de se revoir, il exulte.

Tout cela, bien entendu n’est pas du tout du goût de Maman mais Victor est submergé par la tempête qui ravage son quotidien et la rupture est inévitable.

Vivre sans Maman est une sacrée révolution. Pour combien de temps est-elle partie ? Souhaite-t-il son retour ou le craint-il ? La relation avec Eugénie est aussi une grande nouveauté pour lui qui est vierge, dans tous les sens du terme, de toute aventure sentimentale. N’est-il pas temps non plus de creuser du côté de ses origines paternelles ? 
Nous sommes au début du roman et c’est tout cela que Victor nous raconte au fil de ce journal très intime où il exprime sans retenue toutes ses pensées, ses désirs, ses peurs, ses souvenirs, ses rêves et ses cauchemars, son amour-haine pour sa mère, dans cette grande confusion des sentiments qui engendre tant de grands textes.

Vincent Delareux réussit un beau premier roman, riche en émotions comme en réflexions, mettant en scène un narrateur naïf et touchant, qui passe brutalement de la soumission à la rébellion, de l’ombre à la lumière. L’auteur ajoute quelques remerciements en fin d’ouvrage dont l’un n’est pas dénué d’humour : « À mon psychanalyste, qui endure bien des choses ». Espérons que ce livre est le début d’un long parcours, nous découvrirons la suite avec plaisir.

Serge Cabrol 
(10/06/22)    



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Vincent DELAREUX, Le cas Victor Sommer
L'Archipel

(Mai 2022)
208 pages - 18

Version numérique
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