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Emmanuel ROCHE


Spiaggia


On parcourt les plages italiennes ; lui écrit et moi je photographie. Nous sommes complémentaires : il utilise son stylo comme un Leica et moi mon appareil photo est comme une machine à écrire. Clac-clac-clac-clac-clac ! […] L’ami du photographe arriva peu après : un homme en costume clair, les joues creuses, les pommettes saillantes et des yeux affectueux.

J’aimerais bien partir, avec le livre d’Emmanuel Roche comme guide, pour faire moi aussi un tour d’Italie en treize nouvelles, douze stations balnéaires, à la suite du reportage que Pasolini et son ami Paolo di Paolo ont réalisé en 1959, à bord de leur Fiat Millecento. La carte du périple de ces deux tout jeunes reporters, l’un écrivain, l’autre photographe, est là, au début du recueil, et nous invite au voyage, sur la côte ouest, de San Remo jusqu’en Calabre et en Sicile pour aller, ensuite, jusqu’au bout du bout de la botte, la plage de Santa Maria di Leuca et remonter, sur la côte est, jusqu’à Venise et Trieste. Mais certainement que l’Italie que j’y découvrirais aujourd’hui, toute éblouissante qu’elle serait, n’aurait plus le même parfum, celui de la frénésie de vivre, du Carpe Diem d’après-guerre, du tournage pourtant déjà sombre de La Dolce Vita.

 Tout le charme de ce recueil consiste à nous restituer ces années qui tentent d’oublier la misère et le fascisme et ne connaissent pas encore les années de plomb. Une parenthèse (enchantée ?) dont Emmanuel Roche nous donne en plus la partition, la Bande-son de chaque nouvelle, à la fin du livre, beaucoup de rocks, de canzonettas et de jazz… une parenthèse où les tourments de la vie et la mort sont donc en embuscade à la sortie. On connaît la mort tragique de Pier Paolo Pasolini sur une de ces plages…

Dans chaque nouvelle, on est au bord de la mer, on suit, le temps d’un instant, d’un jour de vacances, d’été, sur une plage, le destin d’une enfant solitaire, d’un jeune homme timide qui prend une leçon de drague (ou en donne une), de jeunes Vitelloni qui rêvent de « fare l’americano », d’une jeune fille piégée par son désir de devenir vedette de cinéma, d’un bon élève qui découvre Dante et la turpitude des adultes, d’acteurs qui jouent Le conte d’hiver en Sicile où l’hiver n’existe pas, de jeunes Français qui font le tour de l’Italie et de ses lidos, en 2cv et pour le compte d’un journal, eux, aussi…

Dans toutes les nouvelles débarquent, mêlés aux autres personnages, intervenant sur leur destin, leur parlant, les frôlant, Pasolini et son ami photographe, fil rouge de ces histoires où l’on rencontre aussi d’autres icônes de ce temps, Fellini, Chet Baker. Fil rouge qui projette sur cette fiction lumineuse comme l’ombre d’une persistante réalité qu’on tenterait d’oublier, l’été, sur la plage, en vain.

Un promeneur, aux cheveux noirs et aux joues creuses, habillé d’une tenue claire, de coupe sportive, nous sourit en passant. Il attendit à quelques mètres de là son ami qui photographiait la jetée. Je les vis regagner leur voiture, une Millecento qu’ils avaient garée sur le parking attenant au parc de jeux, d’où nous parvenaient grâce au vent les cris surexcités des enfants épris de vitesse dans le cercle du manège.

Sylvie Lansade 
(25/02/22)    



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Lectures








Paul & Mike

(Novembre 2021)
216 pages - 15

Version numérique
6,99








Emmanuel Roche,
né en 1970, a remporté
le Prix de la Nouvelle d’Angers avec son premier recueil, Un piano à La Nouvelle-Orléans.



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son précédent recueil :

Un piano à
La Nouvelle-Orléans