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Kaoutar HARCHI


Comme nous existons



            Comme nous existons s'ouvre sur l'enfance de la narratrice dans le quartier d'Elsau à Strasbourg, un quartier de tours et d'immeubles où habitent majoritairement des immigrés entouré d'une zone pavillonnaire. Ses parents viennent du Maroc. Son père Mohamed et sa mère Hania sont des parents affectueux et aimants. Leur plaisir favori, c'est de visionner le film de leur mariage au Maroc entourés de leurs familles et de leurs amis. La narratrice y découvre des parents qu'elle ne connaît pas : jeunes, joyeux, vivants, insouciants, loin des préoccupations présentes et plus sourdes qui semblent être les leurs à Elsau, en particulier le choix de l'école pour leur fille et de justifier fièrement son inscription à l'école Marie-Curie, une école des beaux quartiers : « Ma fille, ma fille c'est pour elle que nous travaillons autant. »
            « Par ces mots, Mohamed cherchait à justifier notre présence sur ce territoire du sud, mais plus encore en ce pays, cette France, hanté qu'il était, bien plus que Hania ne le fut jamais, par cette impression que nous n'étions pas véritablement à notre place, que, pour nous, rien n'était encore gagné, qu'au fond nous étions dépourvus de cette légitimité qui assurait à chacun le sentiment d'être chez lui. Et plus encore privés de la garantie ultime – le privilège bourgeois, le privilège blanc – que nous ne serions pas chassés... »

           La fréquentation de l'école Marie-Curie loin de son quartier accentuera la prise de conscience de la narratrice quant aux préjugés qui influenceront les choix mêmes de ses parents. L'école du quartier était, aux dires de tous, mal fréquentée, les garçons étaient violents... Votre fille devrait changer d'école : « les instituteurs, le médecin, le patron, le banquier, l'assistante sociale lui avaient conseillé [à Hania] de le faire. »
           « J'aurai voulu lui dire que ces garçons, je les côtoyais, je jouais avec eux, je les aimais bien. Lui dire, aussi, que ce que lui conseillaient ces gens – m'éloigner du monde et des miens – trahissait, au vrai la haine. Leur haine. Leur haine des garçons arabes, des arabes tout court, et que c'était de ces gens là qu'il fallait se méfier. Au fond d'elle, je sais que Hania le savait. »

            Les préjugés et les discriminations, la narratrice en connaîtra de nombreux. Au collège des élèves lui demanderont de couper ses cheveux parce qu'ils sentent l'huile... Au Lycée un professeur – peut être bien intentionné – lui dédicacera un livre « A ma petite Arabe. »

           Témoin de la vie de ses parents et sujet de sa propre existence, Kaoutar Harchi relève et analyse avec pertinence tout au long du livre des faits qui témoignent de la hiérarchisation des rapports sociaux et de l'assignation permanente des populations immigrées à "justifier" leur propre existence. Et la violence n'est jamais bien loin. Violences policières à Elsau quand Ahmed est retrouvé "suicidé'" dans une cellule du commissariat après avoir été battu. Violences d'un inconnu contre des étudiantes portant le voile à l'Université de Strasbourg quelques semaines après la loi sur le voile.
            « Quand Ahmed est mort, nous avons tout su de la violence. La violence s'est alors mêlée à notre vie, dans l'indécence, dans l'impudeur. La violence a pris beaucoup de nous. Nous fûmes dépouillés de nous-mêmes par la violence. La violence nous contraignit à nous regarder et à regarder notre vie autrement. Parfois nous ne voyions plus rien, sauf la violence elle-même. La violence, alors cessa d'être un mot ; elle devint une chose, une expérience, une forme de vie. La violence est devenue la vie de la famille d'Ahmed. »

            À l'université, la narratrice découvrira l'œuvre du sociologue Abdelmalek Sayad (qui fut assistant de Pierre Bourdieu) et décidera de devenir sociologue. Comme nous existons n'est bien sûr pas un livre de sociologie. Une des grandes qualités de ce récit autobiographique, c'est que le "je" de la narration transcende l'expérience personnelle de l'autrice pour évoluer en "nous", c'est à dire l'expérience collective des milliers de personnes qui ont vécu l'immigration postcoloniale en France. Récit passionnant, il plonge le lecteur dans une réalité qui trop souvent est niée. Bref un livre salutaire par les temps qui courent.  

Yves Dutier 
(09/02/22)    



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Lectures








Kaoutar HARCHI, Comme nous existons
Actes Sud

(Août 2021)
144 pages - 17

Version numérique
12,99










Kaoutar Harchi,

née à Strasbourg en 1987, est sociologue et écrivaine. Comme nous existons est son troisième roman chez Actes Sud.


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