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Nick HUNT

Un palmier en Arctique
Voyages imaginaires à travers l’Europe



Dans son introduction, Nick Hunt présente son livre et qui mieux que lui peut le faire ?
« Parmi tous les lieux insolites que j'ai découverts, quatre m'ont particulièrement intrigué et sont devenus les quatre parties de ce livre : une parcelle de toundra arctique en Écosse ; le plus grand vestige de forêt vierge du continent, en Pologne et en Biélorussie ; le seul véritable désert d'Europe, en Espagne ; et les steppes herbeuses de Hongrie. […] Ces voyages à travers les tempêtes de neige et le soleil brûlant, les montagnes et les déserts, les forêts et les plaines, étaient aussi des marches dans le temps. Ils ne m'ont pas uniquement ramené à l’histoire préhumaine, aux paysages glaciaires et aux grande migration – via l'art rupestre paléolithique, les nomades qui suivent les rennes, les vagabonds du désert, les chamans, les dieux des forêts slaves, les bouquetins, le bison européen, les auteurs de récits sur le Far West, les écoactivistes, les archers à cheval, le Grand Homme Gris et autre esprits improbables des Cairngorms –, ils m'ont aussi propulsé vers l’avant, vers un avenir dont nous commençons à peine à entrevoir la carte. »

On pense, tout d'abord : quel aventurier ce Hunt ! Il n'a peur de rien ! Puis on se rend compte très vite que les quatre expéditions qu'il entreprend en Europe sont plus qu'une découverte des extravagances de la nature. C'est une vraie réflexion écologique, philosophique, que nous livre Hunt.
Le lecteur ne peut sortir que bouleversé par une telle relation. Le récit est haletant (on craint pour la vie du narrateur à plusieurs reprises) mais toujours dans une langue très sobre, les émotions plus que contenues, les explications historiques, géographiques, géologiques, linguistiques, passionnantes, se mêlent aux aventures de l'auteur.

En fait, Nick Hunt nous colle devant l'inexorable. Les neiges qu'on croyait éternelles – dans les Cairngorms : « Avec ses vallées glaciaires et ses pics émoussés et érodés, ce plateau est défini […] comme une toundra arctico-alpine » où quelques rennes subsistent encore. « Ils y ont été introduits par un Suédois Sami dans les années 50, ce plateau leur rappelant la toundra du nord de la Suède. », – ces neiges, qui avaient plusieurs années d'épaisseur, n’en possèdent plus qu'une !

La forêt millénaire de Pologne, la Bialowieza, qui couvre plus de mille kilomètres carrés, malgré sa force de régénération, ses loups, ses bisons, semble une enclave bien fragile protégée par quelques écologistes bénévoles et désarmés face à des hommes toujours avides de conquérir des terres, une attraction pour touristes comme le fameux désert espagnol, même si « son cœur protégé et enchevêtrés est resté inviolé depuis au moins huit siècles ! »

L'incursion dans Tabernas, l'unique désert de notre continent, délimité par les sierras Alhamilla, Filabres et Nevada, ressemble à un récit de science-fiction. Ce désert qui couvre environ 250 kilomètres carrés a la même taille que la mer de plastique qui le jouxte, les plytunnels où l'on "cultive" hors-sol, dans des sacs alimentés au goutte-à-goutte avec des engrais et toutes sortes de produits en -cides, plus de deux millions de tonnes de fruits et de légumes par an, la moitié de ceux vendus en Europe !
L'eau qui encore, il y a soixante-dix ans, remplissait en décembre et en février, les ramblas (sortes de canyons) y est aujourd'hui complètement absente. Science-fiction pas tant que ça ! Ce désert sert aussi de parc d’attraction. C’est là qu’ont été tournée non seulement Lawrence d'Arabie mais beaucoup d'autres films et surtout les westerns de Sergio Leone.
Dans le décor d'une ville de l'Ouest américain, un spectacle est organisé : bagarres à coups de poings, de pistolets, french-cancan au saloon, ahurissant, mais certainement plus drôle que le spectacle de la main-d’œuvre précaire des cent mille migrants qui transpirent dans le sauna des polytunnels et attrapent toutes sortes de maladies à cause des produits chimiques pour qu'on puisse, dans nos climats encore tempérés, manger des fraises en décembre !

Pour finir Hunt arpente la grande prairie que les Hongrois appelle puszta, « un mot qui dérive de "stérile", "nu" et qui est l'extension la plus occidentale de la steppe eurasienne qui, elle, s'étend sur 5000 km de l'immense plaine hongroise à l'Ukraine, en passant par le sud de la Russie, le Kazakhstan, la Mongolie et la Mandchourie, reliant l'est de l'Europe à l'intérieur de la Chine. La puszta hongroise est un morceau d'Asie échoué au cœur de l'Europe. »
Les seules hauteurs sont le dos d'un cheval ou d'anciens tumulus... Dans cette immense étendue d’herbes, on ne croise que des troupeaux, des buffles aussi se cachant dans la boue. Hunt y croise également un Allemand qui vient dans le coin voir des oiseaux qui ont disparu d’Allemagne. « Bientôt, nous devrons pousser plus loin pour trouver ce que nous ne verrons plus ici. Ensuite cette possibilité s'essoufflera elle aussi. Il y a tant de beauté dans le monde, mais nous sommes dans des ténèbres. »
Hunt craque, pleure de chagrin pour le monde.
« Ce sentiment ressemble au vêlage d’un iceberg ou au craquement d'un arbre quelques instants avant sa chute ; à une violence et un relâchement lents qui se préparent depuis longtemps. » Et comme Hunt, on ne peut que répéter en boucle : « je suis désolé. Je suis désolé, je suis désolé. »
Puis Hunt assiste, médusé, à une fête folklorique, la Fête des Ancêtres, « une célébration de l'identité des steppes qui dure tout un week-end », rassemblant les nostalgiques d'Attila et de Gengis Khan, des Touraniens (« mouvement nationaliste des patriotes magyars qui se détourne de l’Europe pour s'intéresser à leurs compatriotes de langue ouralienne à l’Est »). Et à cette fête, « parmi les vêtements mongols éclatants, on trouve des tee-shirts ornés de d’aigles nazis ». À un moment, « deux équipes de cavaliers se disputent le contrôle d’une chèvre décapitée ».

Hunt conclut : « l'avenir est sombre, inconnu. Nous marchons tous à reculons, incapables de voir où nous allons, vers le printemps qui arrive avec la fonte des glaces. »

Pendant que Hunt écrivait ce livre, une plaque a été déposée sur un glacier islandais :

Ok est le premier glacier islandais à perdre son statut de glacier.
Dans les deux cents prochaines années, tous nos glaciers devraient emprunter la même voie.
Ce monument acte que nous avons conscience de ce qui se passe et de ce qui doit être fait.
Vous seuls savez si nous l'avons fait.

Août 2019
415 ppm CO2
(taux de dioxyde de carbone dans l'atmosphère)

Et si les livres existent encore, Un palmier en Arctique pourra témoigner aussi de ce moment de basculement dans l'inconnu que nous vivons...

Sylvie Lansade 
(16/06/22)    



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Lectures










Gallimard

(Juin 2022)
336 pages - 24




Traduit de l'anglais par
Alexandra Maillard


















Nick Hunt


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www.nickhunt
scrutiny.com

(en anglais)

















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le précédent roman
de Nick Hunt :


Où vont les vents sauvages