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Elsa JONQUET-KORNBERG


Il y aurait la petite histoire



Armand, ancien chef d’entreprise, ne comprend plus sa petite-fille Hélène qui, à treize ans, fume du shit, sèche des cours et se fait virer du lycée. Comment un tel fossé a-t-il pu se creuser sur deux générations ? Est-ce lui qui est devenu "réactionnaire" ? C’est le désarroi de cet homme, son incompréhension face à la marche du monde et à sa violence, qui sont au cœur de ce premier roman tout en finesse et en subtilité.

Pour essayer de mieux comprendre les attitudes de sa petite-fille, Armand décide de demander un avis extérieur, celui d’Esther, une jeune femme dont l’adolescence a aussi été quelque peu chaotique.
« Il avait connu son père quand Esther était encore adolescente. C'était un écrivain, taiseux et débonnaire à la fois, qu'il avait occasionnellement fait travailler pour sa société, dans le cadre d'ateliers d'écriture à destination des entreprises, censés aiguiser chez les jeunes cadres qui y participaient le sens de la hiérarchisation des informations. Souvent après le travail Armand le raccompagnait vers la bouche de métro, et ils avaient ainsi partagé des petites confidences rapides. » Esther séchait les cours et refusait de dire où elle était ; elle traînait mais on ne savait pas avec qui ; elle fuguait puis « revenait, pleine du même silence qu'avait creusé son absence. Et c'était de ce silence que parlait le père d'Esther, l'écrivain taiseux et débonnaire à la fois, au-dessus de la bouche de métro, et ensuite c'était un petit sourire résigné, et les au revoir cordiaux. »
Armand appréciait beaucoup le travail de l’écrivain dans son entreprise sans partager toutes ses conceptions en littérature. « Les romans de l'écrivain étaient sombres, les personnages y subissaient les pires atrocités. Ils allaient et venaient un temps, puis l'étau se resserrait, les marges de manœuvre diminuaient, les possibilités se trouvaient rapidement circonscrites, et ils étaient subitement projetés à la rencontre de l'horreur. Encerclés. Les bourreaux eux-mêmes, dans les livres de l'écrivain, semblaient faits comme des rats. Cela s'appelait la fatalité. Cela, selon l'écrivain, s'appelait aussi les "déterminismes sociaux". Souvent, toutes les composantes de la société étaient représentées : ainsi c'est toute la société qui abritait et nourrissait de son lait amer les atrocités qui se commettaient en son sein. Armand n'avait jamais partagé ce point de vue, car il considérait que chaque homme porte sa responsabilité et doit l'assumer, mais il était fasciné par la mécanique implacable de l'écrivain, qui jetait les êtres dans le feu mathématique et sauvage du monde, les uns contre les autres. »
Un très bel hommage à l’auteur de Mygale ou La bête et la belle

La rencontre avec Esther qui occupe toute la première partie du livre ne rassure pas Armand quant à son aptitude à comprendre le monde où évolue sa petite-fille.
« Comment surveiller Hélène maintenant ? Comment faire pour être certain qu’elle n’aille pas trop loin ? Comment ?
Et maintenant qu’il avait posé la question, elle avait souri : Mais on ne peut pas ! »

Après l’inquiétude, la réflexion, l’interrogation, le roman bascule dans l’angoisse. Renvoyée du lycée, Hélène a été placée dans un internat au milieu des bois et voilà qu’elle a disparu.
« Hélène avait dit à sa meilleure amie qu'elle passerait le mercredi après-midi à l'internat, mais évidemment elle n'était pas à l'internat, ni dans l'après-midi, ni à l'heure à laquelle tous les gamins étaient censés être rentrés de leur demi-journée libre. »

Elsa Jonquet-Kornberg réussit là un premier roman très sensible, créant à merveille les atmosphères : le café de la rencontre avec Esther, la forêt où Armand participe aux recherches après la disparition de sa petite-fille, le bel appartement parisien où il va d’une pièce à l’autre, d’une fenêtre à l’autre, en moulinant sa rage, son incompréhension et ses souvenirs. Une nouvelle autrice à découvrir et à suivre…

Serge Cabrol 
(10/01/22)    



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Inculte

(Janvier 2022)
96 pages - 11,90













Elsa Jonquet-Kornberg,
née en 1985 à Paris, est scénariste et monteuse. Il y aurait la petite histoire est son premier roman.