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Karen HADDAD

Le dernier voyage de Salomon Martcher

Un premier roman, l’histoire d’un amour vécu sur plusieurs années, partagé quant à sa réalité, entrepris ou sollicité différemment par les deux protagonistes que sont Marianne et Salomon.

Ce roman commence par la mort des partenaires, et de ce qu’il en est des documents laissés chez le notaire par Marianne qui vient de décéder accidentellement, semble-t-il, et « ce fut seulement quelques mois plus tard, après la mort de Salomon Martcher dans le sud de l’Espagne, qu’un éditeur parisien reçut une mince enveloppe en provenance de maître Romero, notaire à Zaher de la Frontera, une brève note de l’expéditeur détaillant le contenu de l’envoi. »

Le roman commencé ainsi est constitué par la narration de cet amour, vécu au fil des années, avec les variantes de la vie, du désir des amants, avec cette constance dans la durée.
« Ils vécurent ainsi, dans les premiers temps, une vie d’amants clandestins qui tenait aussi de la course d’obstacles. Ils apprirent à composer avec la séparation et le manque, avec l’étrangeté et la splendeur des retrouvailles. »   
Une relation qui dure, et qui pourra s’embellir tout en composant avec les années, mais en restant en marge de la vie familiale de chacun, et cela même lorsque des enfants seront arrivés dans chaque foyer. Le bon moyen d’entretenir le désir ? Mais alors que faire de la frustration, ou de ces envies soudaines impossibles à vivre ?

Cette pérennité comme ces échanges sont le cœur du roman. La relation amoureuse vivante perdure, car bien installée. Mais justement est-ce parce qu’elle est dans le provisoire ou même l’incertain ? Car lorsque la situation des amants pourrait enfin autoriser leur vie commune au grand jour – liberté nouvelle ou séparation d’avec le conjoint actuel comprises – la vie, leurs vies, resteront toujours parallèles… Pourquoi ? Est-ce le thème du roman ?

Pourtant la passion a l’air de bien se tenir ! Alors est-ce cette volonté de l’un de ne pas vouloir accéder à une officialisation qui risquerait de rendre cette histoire banale et la voir se ternir ou se terminer, ou bien est-ce cette liberté tellement aimée par l’autre qui les empêcherait de faire ce rapprochement ? S’agirait-il d’autre chose, de moins rationnel, de plus intime ? Alors que semble perdurer cette intensité de l’envie de l’autre ?
Tout cela à la fois, en rythmes successifs, parfois à contretemps, ou alors comme le lecteur le souhaite, l’investit, ou plus certainement l’interprète… À chacun de décider, mais là est peut-être le sel du roman.
Car nous sommes devant un récit qui pourrait être notre envie fantasmée de connaître cette sorte d’aventure, cette sorte d’amour qui dure mais qui pourrait aussi, du fait du manque ou de moments d’attente, soit s’intensifier, soit s’éteindre ?  Cette passion des instants qui embellit certains paysages ternes ou qui efface la beauté des autres parce que, devenus pour un moment, si peu importants en comparaison de ce qui se joue ?

Un roman qui décortique sans le dire, une histoire qui s’épanouit ou bien une narration qui parle de renoncements, de prétextes au non-engagement, de justifications à cette peur de perdre l’autre. Variable et différente selon qu’il s’agisse de Marianne ou de Salomon…

Les lectrices et lecteurs se laisseront convaincre par ce chemin du désir, ou de l’amour, ou… ? « Ils avaient pris des trains. Ensemble et séparément, d’un pays à l’autre et du bout d’un pays à l’autre. Dans les commencements, ils s’attendaient et se raccompagnaient. […] Ils avaient pris des trains glacés bloqués par des congères et des trains étouffants où la climatisation ne fonctionnait plus. »
À chacune et chacun de décider, de se projeter, de critiquer ou d’envier cette façon de vivre en entretenant ainsi un amour passionné ?
« N’était-il pas entendu, qu’ils n’étaient liés par aucun engagement, qu’ils devaient rester légers, que leurs mots, leurs caresses, leurs larmes mêmes relevaient pour ainsi dire d’un perpétuel second degré, qu’il eut été parfaitement inélégant de vouloir ramener à une quelconque littéralité, et en tout cas aux gestes convenus des amoureux qui s’offrent des cadeaux ? »

L’écriture nous parle de tout ce déroulement, la narration est simple et claire mais surtout émaillée de moments savoureux tout au long de ces pages. La sensibilité de l’autrice se lit à chaque ligne comme sa compréhension de la situation… Quant à son avis, elle nous laisse le choix de l’imaginer, voire de le deviner, mais surtout ne semble pas être disposée à nous le donner clairement !
« Et il fut un temps où d’autres coups de fil la faisaient fondre en larmes et revenir, le visage ravagé vers Salomon, ceux de ses enfants dont elle ne supportait pas plus d’être éloignée que de lui-même et qu’elle ne quittait jamais très longtemps, gardant craintivement son téléphone auprès d’elle en toute circonstance. »

On peut aussi apprécier le sens que peut prendre alors le titre des chapitres, comme par exemple : « Là où tu n’es pas », ou bien « Intérieurs », ou encore « Ils ne s’étaient jamais mariés », ou « Et nos baisers mordus sanglants »…
De quoi pouvoir se projeter… non ?

Anne-Marie Boisson 
(27/04/22)    



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Lectures







Karen  HADDAD, Le  dernier voyage de Salomon Martcher
Arléa

(Janvier 2022)
200 pages - 18

Version numérique
11,99





















Karen Haddad
enseigne la littérature comparée à l'Université de Nanterre. Après plusieurs essais littéraires, elle signe ici son premier roman.