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Angelika KLÜSSENDORF

Le 34 septembre


Hilde et son mari Walter, six ans d’écart, mariés depuis quarante ans, vivent dans un village de la province de Brandebourg en ex-République Démocratique Allemande. La première partie du roman évoque leur rencontre, leur mariage, le manque d’enfant, l’ennui, le caractère colérique et autoritaire d’un mari doté de deux lipomes sur le front semblables à des petites cornes. Celui qui était avant la chute du mur chef d’une brigade forestière, soulagé vu son âge de ne pas avoir été licencié comme tant d’autres mais de ne plus travailler qu’à mi-temps, est devenu acariâtre et tyrannique. Elle, longtemps auxiliaire médicale auprès du docteur Kies, orthopédiste jouant parfois par défaut les généralistes, aime les fleurs et son jardin, lit beaucoup à défaut de faire lire les poèmes qu’elle écrit depuis toujours, a pratiqué un temps la natation en ville profitant de ses escapades pour fumer avec les autres sur le parking, et a fréquenté l’Université populaire pour apprendre le tchouktche (langue de l’Extrême-Orient russe menacée d’extinction) qu’elle utilise dorénavant comme langage secret pour ses poèmes. Sa proche voisine dite « l’écrivaine », une originale qui vit avec un jeune batteur, la fascine. Walter lui s’intéresse à Gabriela, « une jeune femme charpentée d’au moins 1m90 à la voix grave » qu’il qualifie de « sacrée minette », « un androgyne qui voulait devenir femme » disait-on dans le village. L’épouse riant sous cape de son aveuglement se garde bien de le détromper. Bref, les époux ne se supportent plus et elle ne reste avec lui que parce qu’elle « n’avait pas le courage de quitter Walter et ça l’épuisait ».
C’est alors que Hilde apprend que son mari est atteint d’un œdème cérébral, dit « glioblastome invasif », à un stade avancé et inopérable. Un cancer qui, à la surprise de la femme décontenancée, transforme cet époux aigri non-informé de son état mais sous haute dose d’anti-douleurs en doux agneau souriant. Elle s'occupe de lui avec agacement mais dévotion jusqu'au moment où la veille du Nouvel An, sans raison apparente, elle lui fend le crâne d’un coup de hache pendant son sommeil. « Walter ne s'était pas couvert, il avait du mal à respirer. Ses pieds étaient gros et osseux, ils pointaient vers l'extérieur quand il marchait. Il semblait éreinté. Elle se dit : ça doit tellement lui coûter toute cette gaieté. Il était devenu un vieil homme aimable. Elle le couvrit, toucha ses cheveux, fouilla sa mémoire à la recherche d'un sentiment à son égard, mais rien. Il commença à ronfler, émit de petits bruits tremblotants. Elle aurait pu prendre le fusil, mais opta plutôt pour la hache. Hilde la laissa tomber sur sa tête, comme pour fendre une bûche. » Hilde se prépare ensuite tranquillement pour la grande fête que l’écrivaine organise pour le réveillon. On l’y voit boire, rire, discuter et danser avant qu’elle s’éclipse discrètement dans la neige et la nuit. Le cadavre de Walter ne sera découvert que quelques semaines plus tard, les habitants se demandant si son épouse, que personne n’a recroisée depuis le réveillon n’a pas été enlevée par le tueur. C’est avec un naturel détendu, curieux et amusé que le défunt qui ne se souvient de rien commentera lui-même son enterrement au village.

Au cimetière il découvre vite qu’une autre communauté l’attend. Aussi amical qu'il le fût au cours de ces dernières semaines, il interroge les morts qui l’entourent pour assimiler les règles, us et coutumes des lieux et réfléchit à sa vie. C’est par eux et quelques conversations qu’il parvient à capter chez les vivants qu’il découvrira qu’il n’est pas mort naturellement mais assassiné par sa femme qui a depuis disparu. Sans colère, il cherche à comprendre ce qui s’est réellement passé. Plus tard, la découverte d’un recueil de poésie en tchouktche publié par sa femme traînant sur la table d’un vivant, lui confirmera que sa veuve poursuit sa vie au loin. Des plus anciens occupants des tombes – « Il y a plus de morts que de vivants sur cette planète » – il apprendra qu’il avait été  autrefois un gamin doux, gentil et d'humeur égale et cela fera remonter en lui des souvenirs joyeux. « Ma vie n’a donc pas été sinistre. Et une forme de bonheur me traverse l’espace d’un instant. Le blanc du planisphère de ma vie se colore. » « Même mort, on ne possède que sa propre histoire et rien d’autre. » Sa femme avait donc raison, « Il y a eu une cassure après la réunification. Tu as toujours été très discipliné, tu as même longtemps été un exemple pour les autres (…) Tu bossais comme un âne, parlais peu, ne supportais pas l’injustice. (…) tu n’as pas trouvé ta place dans ce nouveau pays, toute cette ouverture, tu n’as pas pu t’adapter. » Parmi ces défunts hauts en couleur il retrouve Gerda, sa belle-mère étrangement accompagnée d’un fœtus calcifié, Frieder son camarade d’école mort d’une leucémie et « Beau Karl », un ancien taulard jaloux et constamment en érection qui de loin surveille de façon obsessionnelle Branka, l’épouse qui lui a survécu. Dans ce groupe actif qui l’entoure (alors que d’autres morts se contentent de dormir dans leur tombe sans se manifester), il fait aussi la connaissance d’une femme appelée « la folle », du fils de Nelli mort enfant lors d’une opération bénigne, de Norbert enrôlé à quinze ans puis déserteur tué avant d’avoir pu rejoindre sa mère Roseline, du « garçon en maillot de bain » et même un certain Freud qui émaille les conversations de phrases sentencieuses voire énigmatiques.
Dotés de la faculté de voir les vivants mais aussi de connaître leurs rêves, ces morts-vivants passent une bonne part de leur temps à observer ceux qu’ils ont laissés derrière eux, à commenter les affaires du village et la conduite de chacun. Ils ne peuvent cependant que les épier sans pouvoir communiquer avec eux ni interférer sur leur présent et cela dans le strict périmètre du village. Cela permet néanmoins à l’autrice de poursuivre sa présentation des habitants du village au-delà de ceux qui dans la première partie gravitaient autour de Hilde et Walter comme l’écrivaine et son batteur, Wolfgang l’agriculteur-bio, Gabriela la transsexuelle travaillant temporairement pour lui qui quittera le village pour une nouvelle intervention de chirurgie plastique, Hans l’unijambiste sauvé de la mort par Hilde, le Docteur Kies et sa femme peintre qu’il tyrannise, et la belle Branka, amie de tous et particulièrement de Hilde qui tient le bar du village. On y fera ainsi la connaissance de M. Esprit, chômeur surdiplômé qui travaille comme gardien et homme à tout faire chez de riches « nouveaux venus de l'Ouest », de Roseline qui depuis la fin de la guerre guette inlassablement le retour de son fils dans une maison isolée en attendant la mort, d’un retraité « bipolaire » amoureux de Branka et ami du pompier alcoolique Heinrich, du jeune Leo surprotégé par sa mère Nelli et miné par la drogue, d’Eisenalex, l’homme « au Q.I. d’huître » qui cherche de l’or avec un détecteur de métaux et photographie « des trucs bizarres », de la veuve d’un capitaine de la Stasi qui menait la grande vie avant la chute du mur, du pasteur, de la jeune Helen toujours sur ses patins à roulettes à exciter le désir des hommes qui avait par hasard découvert le cadavre de Walter, de Glouglou le bien-nommé et de quelques nouveaux riches qui fuyant l’agitation des villes s’étaient installés au village pour profiter du calme de la nature.

La troisième partie du roman, plus courte, nous montre un Walter apaisé, « arrivé » comme le dit sa belle-mère, observant tout et tous avec curiosité mais sans aucun affect. Il faut dire que sur place ni l’arrivée en tenue d’été à Noël de Krishna invité au village par Helen lors d’un voyage en Inde, ni la visite de Steven Spielberg venu rencontrer « La grosse Hubert », descendante directe de celui qui aurait sauvé la vie de son grand-père pour un éventuel projet de film, ne parviennent à sortir le village de son ennui et sa léthargie. Seule la nature semble ici vivante : « la terre continue, elle n'a pas besoin de nous. L'humanité n'est rien de plus qu'un épisode sur cette planète. »

             
             Ce court roman choral en trois parties qui démarre sur un meurtre d’une inouïe violence pouvant laisser augurer un polar sans que ce roman ne le soit en aucune façon, pour additionner ensuite à une histoire de vieux couple une succession de micro-portraits des vivants et des morts en un tableau composite à la fois touchant et drôle d’un petit village rural de l’ex-Allemagne de l’Est oublié du processus de réunification, a tout pour surprendre. En effet, cet étrange récit qui pourrait être la chronique désolée et amère des laissés pour compte de l’ancienne RDA qui ont perdu la fierté de leur pays, de leur communauté et de leur propre vie après la chute du mur, dans ce huis clos aussi tragique que banal et grotesque d’un village où le temps s’est arrêté, avec ses  petits paysans chassés par les grands propriétaires terriens (ici les anciens propriétaires revenus de l’Ouest où ils s’étaient réfugiés après-guerre), ses chômeurs, ses retraités avant l’heure, ses alcooliques affalés devant leur écran et ses divers paumés vivant des minima sociaux dont le bistrot est le dernier refuge, finit par faire écho à bien d’autre villages ruraux de par le monde. On comprend donc vite que chez Walter et plus globalement chez la plupart des villageois la frustration et la colère soient toujours en embuscade.  

Ce qui bien évidemment fait du 34 septembre un roman atypique, c’est le choix d’Angelika Klüssendorf d’utiliser les morts du cimetière comme observateurs et narrateurs, non dans la veine d’un film fantastique ou d’horreur mais comme décrypteurs de la réalité quotidienne du village. Walter et les défunts qu’il a rejoints dans cet entre-deux entre vie et mort qui pourrait faire penser à un purgatoire partagent avec Cassiel et Damiel, les anges gardiens des « Ailes du désirs » de Wim Wenders errant à Berlin, une extériorité froide et distante dans leurs rapports aux vivants qu’ils épient ou accompagnent incognito sans même pouvoir les avertir d’un danger ou les aider. L’émotion, l’empathie, le jugement, ne sont pas ici de mise. Par contre leur capacité illimitée d’observation jusqu’à l’intimité profonde des rêves de chacun conjuguée à leur connaissance antérieurement acquise du terrain (le village) et des individus qu’ils surveillent, en font des scrutateurs neutres mais aptes à percer l’épaisse surface des apparences, clairvoyants, affinés et précieux. Seul l’incorrigible Beau Karl, englué dans sa jalousie de vivant ne parvient pas à acquérir cette distance dérogeant ainsi à cette règle essentielle. Conséquemment l’intranquillité qui l’habite semble le condamner à rester éternellement bloqué dans cet entre-deux tant qu’il n’acceptera et n’intégrera pas son statut « hors-jeu » de mort. Cette omniprésence de la mort dans Le 34 septembre produit également deux effets contradictoires : elle apporte au roman une vraie dimension métaphysique mais vient aussi contrebalancer la banalité et la morosité des villageois autant que le sérieux des réflexions qui sous-tendent le texte par une loufoquerie ludique et enjouée qui en allège et en facilite la lecture.  

Le style sec, épuré, limité à l'essentiel, les formules habilement filées, une atmosphère prégnante, quelques scènes bien placées (comme celles de Spielberg et Krishna) oscillant entre cocasserie et férocité, l’art de laisser planer tout au long du roman le mystère sur les vraies motivations de Hilde (haine ou compassion ?) dans son meurtre pour créer la tension, ou la place de fil rouge faite ici à la poésie écrite par Hilde en ne nous en livrant qu’un seul vers fort énigmatique dans les toutes dernières lignes (« Que de la pluie qui ne tombe que sur rien »), tout ici témoigne de la parfaite maîtrise de l’autrice et conforte son efficacité à nous embarquer dans son histoire.    

Une chronique villageoise d’ex-RDA, plurielle et de haute volée, affûtée, drôle et grinçante qui mérite le voyage.

Dominique Baillon-Lalande 
(26/12/22)    



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Angelika KLÜSSENDORF, Le 34 septembre
Chambon

(Septembre 2022)
208 pages - 22

Version numérique
16,99



Traduit de l’allemand
par Justine COQUEL










Angelika Klüssendorf,
née en 1958 en RDA, a rejoint la RFA en 1985. Elle a publié plusieurs romans, pièces de théâtre et recueils de nouvelles.