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Souad LABBIZE


Glisser nue sur la rampe du temps


Dans ce "récit en fragments" dont chacun porte un nom de couleur (Blanche, Charbon, Verte, Jaune, Bleue, Pourpre, Lilas) sept femmes racontent ce moment où elles ont osé choisir la liberté. Chacune a son histoire.
Ramia, livrée à sa belle-mère depuis que son mari est à la guerre, se retrouve entraînée par la vieille femme à travers la forêt jusqu’au cours d’eau car en ces temps difficiles l’aïeule a décidé de noyer la petite jumelle à laquelle la très jeune femme vient de donner vie pour sauver son frère jumeau. « Le regard de la jeune mère a la détermination d’un félin transportant son petit par la peau de la nuque. »
Baya vole le passeport de son fils pour l’empêcher de partir se battre en Syrie, quitte à se battre physiquement avec lui. « C’est pas un jeu vidéo, c’est la vraie guerre, mon garçon ! »
Tama, elle, profite du sommeil de son époux violent pour filer en douce non sans l’avoir délesté de sommes mal acquises et de quelques papiers pour faciliter sa demande de divorce. « En se dirigeant vers la gare routière, Tana se dit qu’elle peut, comme au temps de la fac, manger un sandwich en marchant, ce que son mari lui interdit quand ils sont ensemble. »
Une autre, grâce à un réseau de femmes contacté par Facebook, passe clandestinement en Tunisie où l’avortement est autorisé, tandis que Habiba vient en aide à Rasha, réfugiée apatride venue de Syrie, épuisée et nécessitant des soins. « Rasha a honte de présenter des pieds défigurés par la traversée des dernières semaines. La soignante les manipule sans dégoût, avec la prévenance d’une Pénélope reconnaissant les membres meurtris du voyageur revenu. »
Enfin Nina, « fille du Figuier », adolescente insoumise et délurée, n’hésite pas à manier le bâton pour faire entendre raison à des voyous mal dégrossis qui usent de leur nombre pour s’en prendre aux plus faibles (garçon ou fille) et affirmer ainsi leur puissance sans que les familles n’y trouvent à redire. « L’intrusion d’une fille pourchassant la bande du quartier est assurément un trouble public. »
Le dernier texte, en rapport direct avec les contes des Mille et une nuits, met en scène Lalla Sherha , la reine, et Kami, une joueuse d’Oud au charme plein de sortilèges. « L’invisible est soie sous l’alcôve. »

C’est ce moment de bascule, quand chacune à sa façon s’affranchit de la peur et des donneurs d’ordres de cette société patriarcale, post-colonialiste et traditionnelle qui les enferme dans un rôle qu’elles n’acceptent plus, c’est leur audace, leur révolte, leur détermination et leurs désirs qui font le lien entre ces sept héroïnes ordinaires mais combatives, et dans leur ombre toutes celles qui rêvent ou s’apprêtent à faire de même. Plus encore, chez Souad Labbize, les femmes ne se contentent pas de briser leurs entraves mais esquissent un tableau critique et peu flatteur de ces hommes globalement passifs, arrogants et autoritaires, voire pour certains lâches et immatures, qui prétendent les soumettre. Ce sont toujours des femmes qui ici, avec une belle sororité, viennent en aide à celles qui osent revendiquer leurs droits.
Dans « Jaune », à ces émancipations individuelles une autre, collective cette fois, s’ajoute au second plan, celle du peuple tunisien descendu dans la rue pour prendre son destin en main. 

Si ces « fragments » qui composent « Glisser nue sur la rampe du temps » (et quel beau titre !) sont en prose, la poétesse débute chacun d’entre eux par un court poème de quatre à six vers qui y installe une part de mystère, d’universalité et de tragique. Mais après ces introductions poétiques, côtoyant le lyrisme de certaines descriptions, une sensibilité indéniable et une sensualité qui parfois émerge, des passages d’une autre nature, dotés d’un style brut, avec des phrases courtes, cinglantes à l’occasion, comme pour exprimer le danger imminent et l’urgence des situations narrées, s’intercalent. Ce procédé, outre qu’il donne de l’énergie au roman, m’a paru traduire formellement avec beaucoup d’exactitude les conflits intérieurs des protagonistes entre espoirs et angoisse et les rapports de force constitutifs sous-jacents qui minent les rapports sociétaux entre tradition et modernité comme les relations entre hommes et femmes. Jamais la brièveté de chaque tranche de vie n’empêche la justesse et la puissance de leurs mots ni l’urgence, palpable, qui porte ces femmes à jamais insoumises de s’y exprimer. On n’emprisonne pas l’eau vive, ni l’espérance.

De ces femmes, en dehors d’un prénom et de leur prise d’autonomie brutale le lecteur apprendra fort peu de choses. C’est à partir de cet enchaînement de beaux portraits pris sur le vif de femmes contemporaines, courageuses et intelligentes autant qu’indignées et toujours en action que Souad Labbize compose son récit pluriel toujours porté par la même dynamique et la même intensité du désir d’être elles-mêmes. Si chaque fragment relate l’aventure individuelle de chacune dans sa singularité, leur conjugaison nous renvoie à un collectif subversif qui ouvre successivement la porte de cette cage où on voudrait enfermer toutes les femmes sans exception et démontre bien que toutes sont capables de relever la tête et d’assumer leurs choix, que l’évolution est en route et que leur victoire, à terme, est inéluctable. Le message féministe est clair.  

L’édition simultanée en Algérie (éditions Barzakh ) et en France devrait lui promettre un succès public bien mérité. La couverture de l’édition française par Blast est dotée d’une superbe illustration d’Annie Kurkdjian incarnant parfaitement l’étrangeté, la dureté de ce combat et le pouvoir de séduction de ce livre petit en taille et en court en nombre de pages qui a tout d’un grand. Glisser nue sur la rampe du temps, jamais victimaire, est un cri de lutte sauvage et joyeux qui traverse la nuit et les frontières avec une redoutable intensité émotionnelle. À lire et relire sans hésitation.   

Dominique Baillon-Lalande 
(14/01/22)    



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Lectures







Souad LABBIZE, Glisser nue  sur la rampe du temps
Blast

80 pages - 11














Souad Labbize,
née à Alger, poète et romancière, vit à Toulouse. L’un de ses recueils, Je franchis les barbelés, a reçu le Prix Méditerranée 2020.


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