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Maria LARREA

Les gens de Bilbao naissent où ils veulent


L’autrice, qui est aussi scénariste et réalisatrice, a su unir cinéma et littérature pour ce premier roman où les scènes très visuelles s’enchaînent pour construire un livre aussi émouvant que passionnant avec des flash-backs et des rebondissements, des épisodes à Paris et à Bilbao, et au milieu un joli coup de théâtre qui change la nature de la quête de la narratrice pour la deuxième partie.

« Le poulpe crachait encore une bave mousseuse sur' les rochers quand Dolores s'en saisit.
Elle n'en avait pas peur, elle le tenait fermement à la jointure de sa tête et de ses tentacules. Il devait bien mesurer un mètre de toute sa longueur. Doucement, le céphalopode enroulait l'un de ses huit appendices visqueux sur le bras de Dolores. »
Dès les premières lignes, côté visuel on est gâté. Difficile de ne pas voir l’image. Et en quelques pages, Maria nous offre un événement fondateur de son existence.
« Alors qu'elle se mit à assener de gros coups de bâton sur la tête de la pieuvre, sa première contraction arriva. »
Dolores accouche d’une petite Victoria et Maria conclut ainsi son premier chapitre : « Victoria c’est ma mère. »
On est prévenu, l’écriture ne se noiera pas dans le pathos, il vaut mieux s’habituer tout de suite aux surprises et aux émotions fortes. En cinq pages, on est embarqué, prêt à suivre Maria jusqu’à Bilbao s’il le faut.

Un peu plus loin c’est Josefa, prostituée plantureuse, qui nous est présentée.
« Elle avait choisi ce travail parce que cela rapportait et qu'elle y trouvait, parfois, rarement, mais tout de même, un peu de plaisir. Elle connaissait surtout la joie de se goinfrer après les fellations et les levrettes. Son équation au quotidien : être pleine puis se remplir à nouveau, de sucreries, des churros qu'elle aimait tremper dans le chocolat épais des nouvelles cafétérias à la mode. » Très surprise, elle découvre qu’elle est enceinte et accouche d’un garçon qu’elle prénomme Julian. Nouvelle conclusion abrupte de Maria : « Julian c’est mon père. »

Maria nous raconte ensuite les parcours chaotiques de ses parents en Espagne, leur rencontre, leur mariage en 1966 et leur arrivée en France.
En alternance, elle évoque son propre parcours, son enfance parisienne au Théâtre de La Michodière où son père est gardien et bénéficie d’un petit logement de fonction, les vacances à Bilbao parce que son père voulait qu’elle se sente vraiment basque, la conversation avec Arnaud Desplechin qui lui conseille de faire une école de cinéma, la Fémis, sa rencontre avec Robin dont elle a l’immédiate intuition qu’il sera le père de ses enfants….

Maria aime interroger les cartes et c’est en consultant une tarologue qu’elle découvre un secret de famille bien caché. Tout ce qu’on a lu jusque-là est juste mais incomplet. La révélation ouvre à Maria de nouveaux horizons et fait basculer le roman dans une deuxième partie qui va nous ramener en arrière, à l’époque où Franco imposait encore sa dictature en Espagne, une époque où l’on pouvait prendre l’enfant d’une fille pauvre pour le confier à une famille plus fortunée ou inversement, selon les cas.
« Tout avait commencé avec les républicaines enceintes, emprisonnées pendant la guerre civile. Elles avaient donné de la suite dans les idées aux tortionnaires franquistes qui, sous couvert de morale chrétienne, planqués dans les ténèbres de l'Opus Dei, se mirent à leur prendre leur progéniture. Après la guerre, certains ont continué à monnayer pour des bébés. Ça rapportait, ils faisaient payer de tous les côtés. Les médecins accoucheurs arrosaient les huiles stériles du pays ou revendaient les bébés à des couples désespérés, arrangement avec les filles de famille bien nées. L'opprobre était caché sous le tapis. » Y compris dans une certaine clinique de Bilbao…

Maria se lance dans une tenace et minutieuse recherche, n’hésitant pas à se rendre sur place, pour voir les lieux, rencontrer et interroger des témoins. Le roman familial devient enquête sur les secrets de famille et construit ainsi un document aussi passionnant qu’émouvant. Nous accompagnons l’autrice avec un intérêt toujours soutenu. Espérons que ce premier roman ne sera pas le dernier. À suivre…

Serge Cabrol 
(12/09/22)    



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Maria LARREA, Les gens de Bilbao naissent où ils  veulent
Grasset

(Août 2022)
224 pages - 20

Version numérique
14,99













Maria Larrea,
réalisatrice et scénariste, née à Bilbao en 1979, a grandi à Paris où elle a suivi des études de cinéma à La Fémis. Elle signe ici son premier roman.