Retour à l'accueil du site





Maruska LE MOING

Aimez-vous les uns les autres

La mère, Isabelle, productrice d’émissions pour la TV, est divorcée. C’est une baby-sitter qui en son absence s’occupe d’Anna, sa fille aînée, et de Johanna, la cadette gracile et belle, qui seule sait capter l’affection et l’attention maternelles. Quand il n’est pas en tournée Jérémie, grand pianiste dont la mère est tombée amoureuse peu après son divorce, partage leur vie. Lui au moins ne rabroue pas la grande et propose même de lui apprendre le piano quand cela semble l’attirer. Puis c’est le drame : Johanna meurt d’un infarctus du myocarde dans son bain et Isabelle minée par le désespoir n’est plus qu’un fantôme absent qui s’épuise au travail pour oublier. Seul Jérémie semble encore s’apercevoir de l’existence de la fillette encore en vie voire de s’intéresser à elle de trop près.
Et puis un jour, le pianiste à la présence de plus en plus invasive ne revient plus. La santé mentale d’Isabelle se dégrade brutalement. Atteinte par une maladie neurologique dégénérative elle basculera dans la grande dépendance avant même ses cinquante ans.

Quand le roman commence, Isabelle a été placée dans un établissement spécialisé et Anna, vit en recluse dans un deux-pièces confortable où elle travaille à domicile comme traductrice pour l’Unesco, ne rompant sa solitude que pour se livrer régulièrement à des relations sexuelles éphémères et torrides, de préférence sadomasochistes, et rendre très aléatoirement visite à la malade. « Dans la solitude ouatée de l’écrit, personne pour vous couper la parole, la vie vous laisse enfin tranquille. Sauf bien sûr lorsque votre mère sort de sa déliquescence pour se rappeler à votre bon souvenir. »
C’est alors que dans un sursaut, pour se délivrer de ses cauchemars récurrents, par souci d’une ultime réconciliation ou pour l’avoir à sa merci afin de se venger, Anna s’est mis en tête de sortir sa mère de la maison médicalisée qui l’accueille depuis plusieurs années pour l’installer chez elle. « Tu aimes bien ta nouvelle prison, maman ? Tu verras, il fait plus froid ici, mais c’est bon pour le repentir. »
Pour l’aider à prendre soin de sa mère sans entrave Anna dédaigne la liste d’aides médicales à domicile proposée par l’établissement spécialisé pour recruter une jeune Roumaine sans papiers et parlant un français rudimentaire qui saura se tenir à sa place et rester discrète. « Quand Mirella parle roumain, c’est beau comme une langue d’oiseau (...) Je ne sais toujours pas pourquoi elle est venue vivre à Paris, où elle habite exactement, quel est son âge ou son métier, son vrai métier, mais quand le ciel d’hiver vous envoie un cadeau, nul besoin d’être trop regardant. » La concierge de l’immeuble qui suit les allées et venues de l’étrangère d’un air suspicieux, ne semble pas partager son avis.
Cela n’empêchera pas les services sociaux et quelques membres du corps médical bien intentionnés de s’inquiéter du suivi médical de la malade et de la conformité de son nouvel environnement aux normes de sécurité adaptées à son cas. Si Anna, harcelée par des demandes de plus en plus insistantes laissées sur son répondeur de visite sur place pour faire un bilan de ce premier mois de prise en charge de sa mère, ne répond pas, elle sent bien qu’elle ne pourra plus échapper longtemps à cette surveillance rapprochée et que son silence joue contre elle.
Pourtant, même si les nuits sont difficiles, elle ne regrette nullement son geste. « Je suis heureuse d’avoir troqué ma mère contre cette bête gentille, dépendante, apprivoisée. Avant, avant la mutation minérale, elle me terrifiait, alors qu’aujourd’hui, je peux l’approcher sans crainte, cajoler ses membres rabougris autant que je le veux. »
« Parfois, vers trois ou quatre heures du matin, quand le sommeil finit par me tomber dessus, je me couche dans son lit et me colle au corps recroquevillé. Il se peut alors que j’arrive à dormir toute une heure, bercée par son étrange respiration en chapelet. L’air est paisible. Tout semble paisible. » 


                  À travers de courts et cinglants chapitres, l’héroïne, narratrice de sa sombre et tragique histoire familiale, nous crache au visage son désespoir et sa colère. Grattant la plaie de sa relation d’amour-haine pour une mère qui au quotidien n’a jamais exprimé que mépris ou au mieux indifférence pour elle, la jeune victime marquée à jamais dans son cœur et sa chair hurle ici avec violence les mots toujours tus, le secret que personne n’a voulu entendre, ses peurs, sa douleur et sa rancœur. Face à un passif aussi lourd, l’enfant mal-aimée et abusée se transformera en une femme adulte à la dérive en quête de pratiques sexuelles les plus dégradantes, brutales et destructrices possibles comme pour se repositionner dans la case de la victime méprisable, soumise et souffrante qui lui a été assignée depuis toujours. Ces scènes sadomasochistes à la limite du supportable qui émaillent à deux reprises le récit peuvent d’ailleurs, pour reprendre la formule consacrée, « choquer les personnes sensibles » qui pourront aisément les passer sans nuire à la force du livre et à la cohérence du récit.
Mais malgré le climat sombre et pesant induit par le sujet même du roman, Maruska Le Moing prend soin de laisser place dans certains passages à l’humour (mention spéciale pour le titre choisi). « Avant maman ne portait que pantalons, chaussures plates et couleurs sombres. (…) Les atours féminins la dégoûtaient (…) Heureusement que sa conscience l’a quittée avant de se voir coiffée, peignée, maquillée, mise en plis et manucurée par les aides-soignantes et animatrices des ateliers "soin du corps" ou "thérapie du sensible" (…) Émouvant, ces tentatives pour vous faire rester femme (…) préservant tant bien que mal votre place dans le club des gens normaux. Émouvant, en effet, maman s’appliquant justement à suivre le chemin inverse. » Mais à travers certaines des scènes vécues au présent de la fille devenue adulte qui inversant les rôles s’occupe maintenant de sa mère, ou quelques brèves séquences d’enfance partagées par Anna et Johanna, une forme de complicité ou de tendresse s’exprime aussi par moment.   

Le jeu avec l’ambiguïté et l’ambivalence est aussi la marque de ce premier roman. Brouillant les cartes quant aux notions de responsabilité, de culpabilité et de normalité aussi bien pour Isabelle que pour sa fille, usant pour son récit des ellipses venues faire fort justement écho à ces nombreux non-dits qui ont pourri leur relation durant l’enfance, interrogeant indirectement la frontière si poreuse qui sépare la psychose et la perversité, le bourreau et la victime, l’autrice questionne minutieusement la complexité des rapports inter-individuels et la confusion des sentiments. Ces fluctuations, ces doutes, symptômes du désordre intérieur de la narratrice glissant peu à peu dans la folie, trouvent aussi écho chez le lecteur qui, jusqu’aux toutes dernières pages et avec une tension savamment entretenue par l’écrivaine, ne cesse de s’interroger sur les motivations et intentions réelles du personnage d’Anna dans l’étrange séquestration de cette mère tant haïe. Si le but ultime pour Anna est clairement de s’affranchir de l’emprise d’une génitrice toxique et peu maternelle qui a miné son enfance sur son présent et surtout son avenir, le fera-t-elle sous la forme d’un règlement de compte dans un esprit de sanction ou est-elle animée par un désir de faire la paix avec celle que la maladie a rendue absente au monde et à elle-même avant que la mort ne l’emporte ?

Un premier roman coup de poing, audacieux, actuel, féroce, dérangeant, troublant, brillant et terriblement poignant. Un jeune talent à découvrir et à suivre.

Dominique Baillon-Lalande 
(25/04/22)    



Retour
Sommaire
Lectures







Maruska  LE MOING, Aimez-vous les uns les autres
Gallimard

(Janvier 2022)
176 pages - 16,50

Version numérique
11,99





















Maruska Le Moing,
licenciée en histoire de l'art et en psychologie, est chanteuse lyrique et comédienne. Aimez-vous les uns les autres est
son premier roman.


Visiter son site :
www.maruska
lemoing.com