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LIU CIXIN


L’équateur d’Einstein


Le recueil de nouvelles s’ouvre sur « Le chant de la baleine ». Un mafieux n’arrive plus à pénétrer sur le territoire des États-Unis pour livrer sa cargaison d’héroïne car la technologie du dépistage de la drogue par Neutrinos traverse tous les contenants. Un chercheur lui propose de faire le voyage dans la gueule d’une baleine, baleine qu’il contrôle par des électrodes biologiques et des signaux que la baleine traduit en ondes cérébrales. Tout se passe au mieux jusqu’à ce qu’ils croisent un navire baleinier…
Drôle, joyeux, décapant. C’est assez savoureux de voir comment un auteur chinois dépeint un mafieux américain.

Les portraits qu’il fait des scientifiques chinois sont également très drôles ; dans « Aux confins du microscopique », les plus grands physiciens du monde, un américain et un chinois, assistent, dans un gigantesque accélérateur de particules, à la collision de quarks, la plus petite entité de matière connue. Quand le quark est brisé, le ciel prend une teinte laiteuse, les étoiles apparaissent comme des points noirs… Ils contemplent le négatif de l’univers.

« L’effondrement », se situe au moment où l’univers cesse d’être en expansion. Des scientifiques et des astrophysiciens guettent le changement de lumière émise par les galaxies. Dès qu’elles commencent à se rapprocher, la lumière passe du rouge au bleu. Mais au même moment, l’espace-temps s’inverse : la vie commence par la vieillesse pour finir par la naissance, notre passé devient le futur.

« Le feu de la terre » est une longue nouvelle qui met en scène le fils d’un mineur, témoin de la mort de son père par la silicose. Devenu ingénieur, il met au point un procédé futuriste pour éviter aux hommes d’extraire le charbon et d’en mourir. Il veut transformer le charbon en gaz combustible en le faisant brûler directement sous la terre, puis extraire ce gaz et l’acheminer via des pipe-lines dédiés. Mais enflammer une veine de charbon est très risqué. Des mines de charbon peuvent brûler pendant des dizaines, voire des centaines d’années, suggérant l’entrée des Enfers. Malgré les avertissements des experts, Liu Xin exécute son plan.
Cette nouvelle met en scène des mineurs vieillis prématurément, qui manifestent pour recevoir leur salaire, et des cadres nostalgiques de périodes héroïques où leur travail était glorifié. L’auteur manifeste une réelle empathie pour ces hommes, leur souffrance, leur combat.

« Terre errante » imagine comment l’humanité tente d’échapper à la mort du soleil, prévue par les scientifiques depuis quatre siècles. Cette hypothèse s’appuie sur la découverte de l’accélération soudaine de la conversion de l’hydrogène en hélium à l’intérieur du soleil. Cette fusion de l’hélium se propagerait dans le noyau provoquant une violente explosion appelée « flash de l’hélium ». Pour échapper à cette explosion et sauver la Terre et l’humanité, les scientifiques ont décidé de faire voyager la planète jusqu’à Proxima du Centaure, l’étoile la plus proche de la nôtre, mais quand même à 4,3 années-lumière de distance. Distance que la Terre pourra parcourir en 2500 ans.
Pour permettre un tel voyage, la première étape consistait à arrêter la rotation de la Terre. Donc fin de l’alternance jour-nuit, compensée par des faisceaux de plasma jaillissant de centaines de propulseurs, appelés « chalumeaux de Dieu ». Mais la chaleur est devenue si insupportable, 80°Celsius, qu’il faut enfiler une combinaison réfrigérante avant de mettre le pied dehors.
L’étape suivante était la fuite du système solaire pour rejoindre Proxima du Centaure, grâce aux milliers de propulseurs. Puis, mise sur orbite autour des étoiles du Centaure.
Une rumeur folle, confirmée par les observations vont provoquer une rébellion ; le soleil n’avait pas changé depuis quatre siècles. Les hommes vivant depuis si longtemps dans des cités souterraines à cinq cent mètres de profondeur, crient à l’imposture, à la trahison. Les rebelles se retournent contre « les membres de l’infâme gouvernement de la Coalition ! Ce sont eux qui ont tout inventé, pour mettre en place leur dictature ! Ils ont détruit notre Terre !  Ils ont détruit la civilisation humaine !  Citoyennes, citoyens de bonne foi ! prenons les armes, sauvons notre planète ! […] Renversons la Coalition, prenons le contrôle des propulseurs terrestres et ramenons notre planète sur son orbite originelle ! Quittons les ténèbres froides de l’espace et retrouvons la chaleur de notre Soleil ! »      
La rébellion gagne toute l’humanité. Les derniers soldats fidèles à la Coalition se rendent pour éviter la perte du contrôle des propulseurs. Car l’excès de matière en fusion risquerait de consumer la planète entière. Le Consul suprême dit comprendre l’humanité ; « Après avoir traversé tant d’épreuves depuis 40 générations, et en attendant les cent autres à venir, il était irréaliste de croire que les hommes ne feraient appel qu’à leur seule raison. […]. Nous ne connaîtrons pas le jour où la vérité éclatera, mais si L’Humanité parvient bel et bien à se perpétuer, les hommes du futur viendront pleurer sur nos tombes. »
Mais le flash de l’hélium aura pourtant lieu et la planète partira vers sa lointaine destination, l’humanité était sauvée.

On est bien sûr tenté de lire dans cette nouvelle une métaphore du système chinois actuel. Les hommes au pouvoir exercent une dictature au nom de la raison, au nom de la justesse de leurs objectifs. Les hommes, soumis aux émotions, ne sont pas raisonnables. D’ailleurs, à chaque fois que l’orbite de la Terre les rapproche du soleil, ils paniquent, ils sont devenus héliophobes.
Exemple de cette dictature, quand une cité souterraine s’embrase, faute de temps, toute la population ne peut pas être transportée vers la surface. Un Protocole donne la priorité aux enfants, puis aux jeunes et sacrifie les plus âgés. Les files se forment par tranche d’âge, conformément au Protocole, dans la plus parfaite organisation, même si le cœur du narrateur se serre.
« Mon cœur saignait, comme transpercé par un poignard, quand je me suis imaginé les derniers instants de ma mère et des dix-huit mille autres citoyens qui n’avaient pas pu être évacués. Ils avaient dû voir le magma surgir sur la place centrale. […] La température de plusieurs milliers de degrés avait dû être fatale aux victimes avant même que le magma ne les ait atteintes. »
Quand le narrateur se marie, en raison de la rudesse de l’environnement, la loi stipulait qu’un seul couple de jeunes mariés sur trois pouvait obtenir le droit de procréer.  Et ce couple était désigné au hasard. Cela nous rappelle la politique de natalité imposée en Chine.

La culture scientifique de l’auteur mêlée à une imagination débridée rend ces nouvelles très plaisantes à lire, et instructives. Mais ce qui m’a le plus touchée, c’est son profond humanisme.
C’est dans la nouvelle « L’instituteur du village » que la peinture de la misère est la plus poignante. Liu Cixin situe le village dans une zone de montagnes pauvre et isolée.  Bien trop pauvre pour acheter un motoculteur miniature adapté aux cultures en terrasse. Si isolée que les enfants venant des villages environnants sont contraints d’habiter à l’école. L’instituteur ne peut pas payer l’opération dont il a besoin pour soigner son cancer de l’estomac car il a tout dépensé pour nourrir les enfants.
Il consacre ses dernières forces à leur enseigner les lois de Newton et ainsi sauver la planète de sa destruction.

Nadine Dutier 
(28/01/22)    



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LIU CIXIN, L’équateur d’Einstein
Actes Sud

(Janvier 2022)
592 pages - 24,80

Version numérique
18,99





Traduit du chinois
par
Gwennaël GAFFRIC











Liu Cixin,
né en 1963, est un écrivain de science-fiction majeur en république populaire de Chine, traduit en plusieurs langues et adapté à l’écran. Ce livre est le premier volume de ses Nouvelles complètes.