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Virginie OLLAGNIER

Ils ont tué Oppenheimer

Virginie Ollagnier a fait un travail d’archiviste approfondi pour évoquer la vie de Robert Oppenheimer dont nous connaissons le rôle dans la mise au point de la bombe A, la première bombe atomique larguée à Hiroshima et Nagasaki en 1945. Nous connaissons moins ses positions antimilitaristes, son refus de l’escalade vers une bombe plus puissante et dévastatrice, la bombe thermonucléaire H. Nous ignorons qu’il a été victime du Maccarthysme et de la guerre d’ego que se livraient militaires, scientifiques et industriels.
L’autrice nous montre un homme qui sait diriger, prendre des décisions, dont le charisme soude les équipes mais aussi un homme fragile, attentif aux autres, même aux jeunes enfants, parfois naïf, sans doute trop confiant pour ne pas voir le danger. On le voit à travers les yeux amoureux des femmes, y compris ceux de l’autrice.

Virginie Ollagnier décrit les années de recherche à Los Alamos, dans le désert du Nouveau Mexique, où tous les scientifiques sont soumis au secret défense, la course contre la montre pour faire plus vite que les savants d’Hitler, depuis 1942 jusqu’à 1945.
Mais déjà Oppenheimer était conscient que « la bombe bouleversait les esprits, altérait le jugement des hommes. » Le danger ne venait pas de la force atomique, mais de ce « qu’en feraient les hommes et pour quelles raisons ils le feraient ».
Se méfiant des militaires et des industriels, il lutte pour préserver l’autonomie des scientifiques.

On nous rappelle au passage que quelques mois avant de larguer les bombes, 95000 civils ont été tués par les bombes incendiaires à Tokyo et que les effets de la bombe étaient d’abord stratégiques. Le May, ordonnateur des bombardements souhaitait la victoire pour éviter d’être poursuivi pour crime de guerre. Le Japon négociait une capitulation avec l’URSS qui maintiendrait l’empereur à la tête de l’état. Les services secrets le savaient, il fallait prendre les devants.

« Une bombe pour repousser l’invasion russe. Une bombe pour priver Staline d’une république communiste à Tokyo. Une bombe pour l’empêcher d’étendre son influence dans le Pacifique. Une bombe militaire, une bombe politique, une bombe stratégique. »

Après l’explosion, Oppenheimer devient un artisan du désarmement. Sous mandat de l’ONU, en 1953, il présente « Sincérité » au nouveau président Eisenhower. Ce document proposait de changer de stratégie avec les alliés, d’utiliser les savoirs atomiques pour consolider les relations et d’opter pour des relations sincères. Il conseillait d’avertir le peuple américain des dangers nucléaires et de l’éduquer aux autres possibilités militaires. Il soutenait une réorganisation des investissements militaires et industriels dans la recherche afin de diminuer le nombre d’armes nucléaires et réduire la dépendance atomique, de reprendre les discussions sur le désarmement avec l’URSS et de repenser la défense stratégique des civils.
« Eisenhower apprécia l’idée générale de Sincérité, mais, en général cinq étoiles, il souhaitait conserver les secrets militaires secrets. »

Son opposition à la mainmise de l’armée et sa volonté de désescalade lui valent des haines féroces. Ses ennemis utilisent sa vie privée, son frère communiste, son soutien aux brigades internationales pour prouver qu’il est un traître, un espion à la solde de l’URSS. C’est ce procès en mauvaise foi que nous voyons d’échafauder, à travers le souvenir du narrateur qui en a été témoin, les deux époques s’entremêlant.
« Le procès d’un homme pour l’exemple. Un exemple pour nous mettre tous au pas. En attaquant Robert, la Commission, le FBI et la Maison Blanche ont proclamé la fin des esprits indépendants, du courage, de la liberté de conscience et du droit d’informer le plus grand nombre. Parfois, une seule décapitation suffit si on tranche la tête la plus haute, la plus visible, la plus respectée. Robert fut l’exemple donné à la communauté scientifique, aux Américains, aux médias, aux contestataires. »

On y voit à l’œuvre Edgar Hoover, sinistre patron du FBI et ses discours délirants : « Le communisme a été, est et sera toujours une menace pour la liberté, les idéaux démocratiques, la vénération de Dieu et de l’American Way of Life. […] En réalité, le communisme n’est pas un parti politique. C’est un mode de vie, un mode de vie malfaisant et pernicieux. D’une certaine manière, il se rapproche d’une maladie qui s’étend comme une épidémie ; et comme une épidémie, une quarantaine est nécessaire pour l’empêcher d’infecter la nation. »

Une autre couche historique vient s’ajouter aux souvenirs du narrateur, celle du 11 septembre, celle de la guerre en Irak, des ennemis enfermés à Guantanamo que nous ne voyons plus. « Après la démonstration du soupçon de la justice en costume cintré des années 1950, l’oubli des prisonniers torturés en combinaison orange. »
La manipulation des médias pour raison d’état et les mensonges refont surface avec brio : « L’attaque de Bagdad lancée en direct à la télévision, les sirènes d’alerte, puis tour à tour un ciel moiré d’explosions jaunes, un ciel verdâtre zébré des feux émeraude de la vision nocturne. Beauté d’une monstruosité médiatique, brutale, bruyante, mortifère. Sordide fascination télévisuelle. »

Ce millefeuille historique peut dérouter le lecteur. Mais cette juxtaposition de périodes qui semblent éloignées les éclaire différemment, à la manière d’une « concordance des temps ».

Cette évocation des débuts de l’ère atomique résonne aujourd’hui tragiquement avec la guerre en Ukraine et la crainte d’une guerre mondiale nucléaire.

Nadine Dutier 
(23/03/22)    



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Lectures







Virginie OLLAGNIER, Ils ont  tué Oppenheimer
Anne Carrière

(Janvier 2022)
342 pages - 20,90













Virginie Ollagnier
est écrivaine et scénariste de bande dessinée.


Bio-bibliographie
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