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Yann QUEFFÉLEC


D’où vient l’amour

« Un nouveau roman, une nouvelle histoire » et des émotions fortes... Alors on ne peut que se réjouir de lire cet auteur connu, primé, et si talentueux. Ce roman se passe dans les Cévennes aux alentours du Vigan, dans les années quarante.

Deux parties, la première Les pensées sauvages, la deuxième Eddie, liées inextricablement, car le temps et les évènements ont fait leur œuvre !
Ce roman suscite très vite un intérêt singulier, qui est bien là mais dont on n’a pas forcément conscience au début. Au cours de cette lecture, on s’interroge, on pressent que l’on va sans doute pouvoir percuter sur quelque chose de plus profond, voire d’essentiel… en parallèle à ce qui est juste dit et pourtant bien montré. D’où cette impression, de n’avoir qu’effleuré le propos. Simple intuition au début, mais réalité ensuite !...

Puisque rien n’est écrit au hasard, que ce soit, au début, l’histoire de Maud, cette très jeune fille indépendante, un peu naïve sans doute, mais aussi courageuse, ou bien celle des occupants allemands installés dans cette région.
Tout commence donc par l’histoire de Maud qui était « si jolie à 15 ans qu’on avait l’impression d’aller en classe avec une princesse de conte oriental, une vedette inconnue, et d’embellir soi-même à vue d’œil en étant sa copine. » Ses parents étaient pauvres, ils « se cassaient la nénette sur les traversiers du volcan à longueur d’année ». Maud a dix-sept ans, et elle est venue travailler comme ouvrière-repasseuse dans les ateliers Poujol, père du jeune Samuel Poujol dont elle va tomber amoureuse. « Un mois qu’elle attendait, souffrait jour et nuit, se demandait s’il était mort, si la Gestapo l’avait arrêté, s’il lui en voulait, ce qui s’était passé, et tout simplement où il était. »
Ils vont s’aimer, mais la situation, la guerre et un contexte particulier vont amener Maud à cacher sa grossesse. Elle retourne chez ses parents, mettre au monde cet enfant et dans le bus elle interroge le bébé à naître : « Comment veux-tu qu’il ne m’épouse pas, mon Didi, qu’il n’épouse pas ta maman ? »
Mais rien n’est simple et lorsqu’elle apprend à Samuel qu’elle vient d’avoir un enfant et qu’il s’appelle Eddie, cela ne se passe pas comme elle l’avait voulu. Samuel est saoul, en colère et frustré parce qu’il ne l’a pas vue depuis quelque temps, alors devant sa violence Maud se dérobe.

On apprend aussi que le père de ce jeune homme est un militant, ami des Juifs pourchassés, et que son fils s’implique aussi pour être digne de son père.
Alors ces phrases simples, presque anodines et qui en disent tout autant : « Célestin lui avait dit oui pour héberger des Juifs. Samuel Poujol avait dit oui pour le réseau "G". Maud vint à passer par là. Il n’en faut pas davantage pour détraquer l’univers ».
Et puis ces « occupants allemands » dont les habitants ne veulent pas parler, à se demander pourquoi ils sont venus se perdre dans cette campagne rude et pas toujours accueillante. Tout en profitant de cette nature et de ses habitants, apeurés et apparemment soumis. Là-aussi, un contexte particulier, des échanges entre les protagonistes qui impressionnent, dérangent. Mais ces soldats allemands sont eux aussi montrés avec précision dans leur cruauté comme dans leurs contradictions. Car ce qui est à noter, c’est que parfois et malgré certaines apparences, les caractères sont plus complexes qu’il n’y parait.

Le temps passe et les caractères se précisent.
« Les Pellatan avaient un hôte depuis deux jours : le nouveau-né Eddie dont on ne savait pas quel nom il allait porter. Si même il vivrait, le lait de chèvre n’ayant pas l’air de lui convenir et sa mère n’étant plus là. »  
Ainsi dans la deuxième partie, les remous de cette histoire se développent, et Eddie grandit chez ses grands-parents.
Dans cette histoire dense, il est difficile de relater les évènements sans risquer de mal les choisir. L’ensemble est très fort, très « prenant », beaucoup d’éléments sont présents dans et entre ses lignes. 

Mais le plus important c’est qu’à travers cette histoire on trouve, et/ou retrouve, un écrivain extraordinaire qui par une sorte de magie, celle de son talent, nous embarque vite, en nous faisant ainsi découvrir cette écriture particulière.
« Quand devenu vieux Eddie se rappellerait son enfance au mas des Fabrègues […] À quatre ans il se disait ou il ressentait, qu’il avait toujours su parler, toujours été là, toujours été l’enfant de Muriel et Célestin, ses grands-parents. Il se disait ou il ressentait que les quatre ans lui appartenaient comme au châtaignier son écorce. Est-ce qu’il connaissait le nom des jours, des mois, des années ? Un nom sans réel intérêt pour les Fabrègues où c’étaient les saisons qui faisaient naître les fleurs et les feuilles, tomber les flocons, les saisons qui mesuraient le jour et la nuit. »

Un style à la fois pur et émouvant, car la poésie intervient, installée comme chez elle, qui distille d’une manière subtile ses images qui vont toucher simplement mais directement. Comme des sortes de pointes fines, qui donnent de l’acuité aux couleurs, sons et odeurs, et qui embrasent alors l’esprit des lectrices et lecteurs.

Anne-Marie Boisson 
(20/09/22)    



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Lectures







ann QUEFFÉLEC, D’où vient l’amour
Calmann-Lévy

(Août 2022)
288 pages - 21,50

Version numérique
15,99













Yann Queffélec,
auteur d’une quarantaine de livres, a reçu de nombreux prix littéraires dont le Goncourt 1985 pour Les noces barbares.


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