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Luke RHINEHART


Vent blanc, noir cavalier


Au dix-huitième siècle, en plein hiver au Japon, Oboko, un moine-poète bouddhiste, et Izzi, poète de cour, se sont réfugiés pour la nuit dans un temple abandonné en pleine montagne alors que le blizzard se déchaîne autour d’eux. Le moine qui vient de perdre accidentellement celle qu’il devait épouser et rejoint son guide spirituel pour une retraite afin de retrouver son équilibre  et Izzi, bon vivant qui n’aspire qu’à la célébrité due à son art et rejoint sur invitation la cour d’un puissant seigneur local pour quelques mois, se connaissent pour s’être plusieurs fois croisés, échangent des nouvelles, s’abandonnent à des échanges poétiques et philosophiques en partageant un frustre repas abondamment arrosé pour Izzi avant de s’assoupir sur les matelas à même le sol. « Par les dieux, Boko, quel succès j’ai eu a Kyoto ! On a publié mon recueil de poèmes sur les saisons, et pendant une semaine, j’étais de toutes les fêtes à la cour. Toutes les femmes me rôdaient autour. Et la nourriture ! Par les couilles du grand Bouddha, un soir, j’ai mangé tant de venaison, j’ai été forcé de dormir seul. Jamais une femme n’aurait pu me passer dessus le ventre pour atteindre mon entrejambe. »
C’est en pleine nuit qu’Oboko est réveillé par un bruit venu de l’extérieur. Il sort juste à temps pour apercevoir à travers les tourbillons de neige la silhouette d’un cheval qui s’effondre. Se précipitant immédiatement au secours du probable cavalier, il découvre une jeune femme évanouie coincée sous la monture. Après l’avoir dégagée et transportée dans le temple pour la réchauffer avec une couverture devant le feu de bois afin de la réanimer, il ressort chercher ses bagages où semblent avoir été jetés à la hâte des tenues et des bijoux plus adaptés à la vie de cour qu’à cette traversée nocturne dans de telles conditions météorologiques. La riche rescapée, après avoir repris ses esprits, révèle à son sauveur que son nom est Matari, épouse du grand seigneur local Arishi. 
« – Dame Tariku appartient au grand et glorieux clan des Arishi, dit Izzi. Elle a épousé un des cousins. 
– Quand il s’agit d’affronter un blizzard de printemps, toutes les familles sont égales, répondit Okobo. »
La belle, jeune et noble dame avait ajouté qu’elle s’était enfuie de la cour pour échapper à la tyrannie de son mari et qu’il était fort probable que celui-ci, accompagné de quelques samouraïs, soit déjà parti à ses trousses pour venger son honneur. Une situation délicate pour elle mais aussi pour ceux qui lui offraient l’hospitalité. « – Ah Boko, reprit-il. Voilà où nous en sommes : nous allons mourir à cause d’une putain qui n’a même pas de gros nichons. »
Le doute flottera longtemps entre l’hypothèse d’un écart de conduite de l’épouse et celle d’une jalousie maladive aveuglant le seigneur Arishi. Les deux amis aussi troublés qu’inquiets s’interrogent. 
Izzi, qui comprend vite, bien qu’il soit tombé sous le charme de cette superbe créature au premier regard comme son compagnon, que la présence de Matari ne va leur amener que des ennuis, s’en effraye. Mais les éléments à l’extérieur étant toujours déchaînés, ni la fuyarde ni eux ne peuvent envisager de quitter les lieux le jour suivant.
« – Nous voilà assis au sommet de ces montagnes, à attendre que ce sale nain, la Mort, tende la main et nous propulse dans le néant (…) nous sommes deux idiots, Boko, répéta Izzi en levant les yeux.
– Nous devons faire notre devoir, dit Oboko. »
Face aux liens qui se créent entre la séduisante fuyarde et les deux hommes, ceux-ci, pourtant plus familiers des exercices de l’esprit que de ceux des armes, acceptent de tout faire pour la protéger et de l’aider, au péril probable de leur vie, à fuir dès que le col sera dégagé. 

C’est dans la nuit que débarquent le Seigneur Arishi et sa garde proche. La partie semble perdue d’avance mais le moine qui ne se départit jamais de son calme, réfléchit vite et bien. Ayant récupéré des chevaux, c’est finalement accompagnés de la belle et de son mari dans le rôle de l’otage que les deux poètes quitteront le temple avant que d’autres hommes armés de la cour ne rejoignent leur seigneur. Leur fuite sous la neige vers le col de Kybo avec une armée suivant leurs traces qui a tout d’une mort annoncée va être longue et épique et révéler peu à peu plus profondément les sentiments et le vrai caractère de chacun…

Ces personnages incarnent effectivement des conceptions du monde bien différentes : Izzi est un épicurien qui, quand il ne s’adonne pas à la poésie, aime boire, manger, baiser et rêve non de richesse mais d’un large succès et d’une notoriété durable. Oboko, le moine-poète-philosophe, à la recherche de la maîtrise de ses émotions et du détachement qu’impose le Zen pour parvenir à la sérénité, vit au jour le jour.
« – Et êtes-vous, Oboko, un grand poète comme Izzi ? (...)
– Izzy sème ses poèmes dans les livres et dans les lettres qu’il écrit aux grands de ce monde. Je sème mes poèmes au gré du vent.
– Si vous êtes poète, il vous faut trouver un public.
– Non, dit Oboko. Je sème mais il ne m’intéresse pas de savoir où germeront mes graines. »
On découvre aussi dans ses échanges avec Arishi, que pour lui la vie humaine prévaut sur toute autre considération, ce qui explique l’acharnement qui est le sien à vouloir non garder celle dont il est amoureux près de lui mais obtenir que son mari lui pardonne, l’épargne et la reprenne, effaçant leur différend.
On comprend vite aussi que le seigneur Arishi n’est pas un homme plein de colère mais un homme rigide et coincé dans ses traditions et sa classe sociale. Seul le code de l'honneur qui ne peut admettre aucune exception lui fait devoir de tuer celle qu’il aime de ses propres mains pour avoir bafoué les convenances dues à son sexe et son rang. « Là où commence le mensonge, l’honneur meurt, l’univers s’écroule, et nous ne sommes plus que des porcs se vautrant dans la fange. » expliquera-t-il à Oboko.
Matari, l’épouse intelligente, douée pour le chant, les armes, cultivée mais aussi pleine de préjugés pour ceux qui ne sont pas de son rang, en refusant de rester muette et cloîtrée et en revendiquant la liberté et le droit d’être elle-même, de chanter, de rire, de chevaucher seule, comme les hommes en ont le privilège dans la société japonaise de l’époque, fait preuve d’un courage certain. On pourrait considérer cette rebelle qui est le pivot de ce récit comme une féministe avant l’heure bien que sa démarche soit uniquement centrée sur sa personne. Le flou laissé par l’auteur autour de son personnage féminin permet au lecteur de voir en elle la victime d’un code d’honneur absurde et l’amoureuse sincère d’Oboko ou bien une femme dévergondée et calculatrice qui pour parvenir à ses fins use de son charme pour manipuler ceux qui peuvent lui être utiles.     
Dans ce huis clos, tous les personnages, au-delà de leurs aspirations différentes, sont placés en position de conflit avec eux-mêmes et ces tiraillements de l'âme constituent le nerf de ce récit chargé de suspense et de tensions.

Vent blanc, noir cavalier est un roman du temps long, celui de la marche pénible dans la montagne, de la dégustation délicate des haïkus, de la suspension du temps entre vie et mort dans ce mouvement perpétuel du vent qui gifle les hommes tandis que la neige fige la terre. « Ils jouaient le dernier acte d’une tragédie écrite par un fou. »
Dans ce roman sensible et d'une grande beauté dont l’action nous immerge dans cette ambiance si particulière du Japon ancestral, entre tradition, sentiments, honneur, combat et philosophie, la problématique bouddhiste du détachement de soi comme seule voie dans un monde où tout est vain et destiné à mourir pour connaître la joie, les rires, l’amitié et l’amour est essentielle.

Voir un auteur américain reprendre à son compte les codes du roman japonais traditionnel avec tant de justesse est bluffant. Mais à cette trame de la littérature classique du « pays du soleil levant » séquencé en treize chapitres comme autant d'actes d’un drame lyrique et épique où viennent s’insérer des scènes d’action avec les samouraïs et des scènes contemplatives, les introspections philosophiques du moine et les pitreries du bouffon-poète, s’entremêle une autre plus occidentale avec le recours au trio femme-mari trompé-amant, base du schéma de la comédie populaire.
Outre son hommage appuyé aux « Sept samouraïs » du cinéaste japonais Akira Kurosawa, Vent blanc, noir cavalier, par la force de ses images, son décor désert et enneigé balayé sans trêve par le vent comme pour préfigurer la fin du monde, par sa construction, son rythme et ses dialogues, est éminemment cinématographique. Grace aux haïkus qui s’y insèrent et à la présence de deux poètes parmi les quatre protagonistes qui portent le roman, la poésie y a aussi une place majeure.
Au-delà du pastiche des romans classiques japonais, ce livre aussi tragique que romanesque ouvre les portes de façon plus universelle sur la profondeur de l’âme humaine.

Un voyage romanesque dans le temps et l’espace dont l’effet de fascination perdure au-delà de la dernière ligne. Immersion et dépaysement garantis.  

Dominique Baillon-Lalande 
(17/01/22)    



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Lectures







Luke RHINEHART, Vent blanc, noir cavalier
Aux forges de Vulcain

(Septembre 2021)
272 pages - 20




Traduit de l'anglais
(États-Unis) par
Francis Guévremont


























Luke Rhinehart
(1932-2020)
a publié une dizaine de livres dont L'homme-d.

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