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Sébastien RUTÉS


Pas de littérature !


Gringoire Centon, écrivain en panne d’écriture, est traducteur à la Série Noire dirigée par Marcel Duhamel ; plus exactement il est "metteur en argot", c'est sa femme, Gisèle, qui traduit de l'américain. Ainsi Gisèle lui remet sa copie, la traduction de J’en parlerai à mon cheval : « Le détective se présenta chez l'écrivain le lendemain en fin de matinée. C'est son épouse qui ouvrit. Peter Gondola ne s'y attendait pas. Pour lui, les écrivains étaient des êtres solitaires trop dans la lune pour s'occuper d'une femme. Surtout d'une femme comme celle-là. À presque midi, elle portait un déshabillé ouvert sur une nuisette échancrée qui dévoilait la naissance de sa poitrine encore ferme. » Gringoire, qui ne connaît que l'argot du moyen-âge et va dans les bars louches pour apprendre la langue actuelle, traduit ainsi sa femme : « Il se pointa chez le babillard aux aurores. Les lèvres de la pépée qui lui ouvrit donnaient envie d’en faire son petit déjeuner. Comme toujours après une nuit blanche, Peter Gondola n'avait pris qu'un café, il avait comme un petit creux. Vu le morceau, gare à l'indigestion ! Elle portait un déshabillé affriolant et des gouttes perlaient sur sa peau comme si elle sortait de la piscine ». Alors, traduttore, traditore ou véritable écrivain qui emprunte ?

Nous sommes dans le Paris des années 50 : le plan Marshall, la fin du rationnement mais toujours une certaine pénurie, les caves de jazz, le franc, la lecture du Reader's Digest, le Coca-Cola, en un mot le début de l'américanisation de la France. Et aussi, c'est la guerre d'Indochine. Série Noire oblige, nous sommes dans le Milieu, dans le mitan vaseux des truands bien avec les Allemands, des libraires pareils, des écrivains collabos, des policiers renseignant la pègre et abattant ceux qui les gênent. Aussi, nous passons un peu du roman policier au roman d'espionnage avec le service de propagande américain qui retourne, à l'aide de la pègre française, d'anciens collabos qui désormais vont défendre la liberté prônée par les USA. La toile de fond et les nombreuses péripéties (facétieuses) qui donnent un rythme alerte et joyeux, sont entre documents vrais, "réalisme", et clichés volontaires, entre polars qui parlent toujours de la société et imagination débridée.

Gringoire devient détective en étant mis sur les mémoires d’un grand "apache", Sachem, commencées par un "nègre". Encore, peut-être, des figures du polar, du traducteur. En lisant les premiers feuillets, il apprend qu’un cambriolage pendant l'Occupation s'est soldé par un mort et le vol d'un manuscrit de François Villon, Ballades en jargon. Villon, le voyou poète, le saint patron des repris de justice littéraires de la langue verte qui peuplent le roman, va faire une seconde trame au roman, nous allons le suivre dans Paris, dans les lieux de grande truanderie, aux traductions de Gringoire. « Rappelle-toi que Duhamel t’a fait changer tous les mots de Jobelin la dernière fois... Et remplacer "un baladeur m’a froué mon aubert pour aller polluer les luans" par "un faisan m’a taxé mon flouze pour aller taper le carton". »

De rebondissements en rebondissements, de clins d'œil à la Série Noire en argots (selon l'époque), Pas de littérature ! ne fait que ça, drôlement.
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De Sébastien Rutès, je n'avais lu que Mictlán qui était un roman noir noir, suant la mort, celui-ci est noir ensoleillé de rires et de questions littéraires.

Michel Lansade 
(22/06/22)    



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Noir & polar








Gallimard
La Noire
(Mars 2022)
256 pages - 19

Version numérique
13,99




Sébastien Rutés,

né en 1976, est écrivain et maître de conférences, spécialiste de la littérature latino-américaine.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia



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son précédent roman :


Mictlán