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Alice SEELOW

Un désordre plus fort que la mort


La narratrice attend – espère – la mort de sa mère, dans un appartement de Nice. Elle ne l’a jamais appelée « maman », mais « mother » ou simplement « M ». En fait, il s’agit pour elle d’éloigner le plus possible, y compris dans le langage, le terme affectueux de « maman ». On le comprend au fil du roman, cette belle femme vieillie n’a pas aimé ses enfants – deux filles –, elle les a même maltraités. Cette mère indigne veut mourir, aller retrouver dans l’au-delà son cher époux disparu.
 
Ce roman sur le « mal de mère », sur le mal que les mères peuvent faire aux enfants, et ici singulièrement aux filles, est bâti en situations qui se répondent. Ainsi la narratrice, incapable de vivre dans l’appartement maternel du boulevard Carabacel, séjourne-t-elle chez une certaine Hermine – dite H – dont l’appartement donne sur la baie des Anges et la colline du château. Hermine n’est pas non plus une bonne mère, ni une bonne grand-mère. Sa petite-fille, prénommée Iphigénie – symbole de la fille que l’on sacrifie – est au centre d’un accident terrible qui va laisser sa grand-mère infirme. Il est toujours question de vouloir tuer sa mère, ou sa grand-mère. Il est toujours question de faire payer à ces femmes le suicide d’une sœur, ou d’une tante. Il est toujours question de violence, de souffrance, d’envie d’en finir et de retenue de meurtre.
 
On pourrait dire : ce roman raconte l’histoire d’une fille qui va aider sa mère à mourir, qui en a quelques scrupules, mais qui sera soulagée d’un fardeau mental. Ce n’est pas si simple. Le lecteur navigue, dans ce texte, entre vérité, réalité et imaginaire, sans qu’il puisse déceler où se produit le basculement. On comprend bien que la soirée au restaurant avec le père qui veut absolument manger des huîtres au plein cœur de la nuit dans un Nice sans éclairage, est un rêve, ou un délire, puisque le père est mort. Mais pour le deuxième repas au restaurant, où la narratrice dîne cette fois en compagnie de son nouveau compagnon, la frontière est plus ténue, et la vérité ne sera dévoilée que dans l’épilogue.
 
Les situations et péripéties se répondent en contre-point, entre tragique et burlesque – on n’est pas près d’oublier l’entrée en scène de l’amant de H, en peignoir et savates ! – pour former un ensemble d’une grande cohérence, et une intrigue qui pourrait s’apparenter à une intrigue policière, avec intervention de la police, chantage, mutisme des témoins, aide des avocats. Mais Alice Seelow va au-delà des apparences, semant de petits indices symboliques, comme par exemple l’arachnophobie de la narratrice, pourtant entomologiste de métier – elle, elle se dit « insectologue », c’est-à-dire étudiants les insectes et non les araignées, elle travaille d’ailleurs à la rédaction d’un livre sur les mouches – qui prend à contre-courant la sculpture de Louise Bourgeois Maman, araignée gigantesque dont la sculptrice disait : « L’araignée est une ode à ma mère. Ma mère était aussi intelligente, patiente, utile, raisonnable, indispensable qu’une araignée ». Pour la narratrice, l’araignée est multicarpée et multitarsée, trop de mains, trop de pieds, rappelant les coups et les gifles de la mère. Les mouches, quant à elles, renvoient à l’évidence au symbolisme de la pièce de Sartre. Si le boulevard Carabacel existe bel et bien, la rue de l’espadon où Alice Seelow situe l’appartement de H est une invention, elle aussi symbolique à plusieurs titres. Je laisse le lecteur déchiffrer cela…
 
Dans ce jeu de miroirs permanent, oscillant entre cure psychanalytique, rêverie d’élaboration et faux-semblants, l’imaginaire le dispute à la froide réalité. Il est un motif, toutefois, dans le texte, qui ne laisse aucune place au doute, qui s’apparente même à un réalisme local : lorsqu’on doit s’attabler pour dîner dans un appartement donnant sur la Baie des Anges, on fait en sorte de s’assoir face à la mer. Tous les Niçois vous le diront.
 
S’asseoir face à la mer, c’est aussi s’asseoir face à la mère. Un désordre plus fort que la mort, au  titre révélateur, est un livre talentueux, qui par son bâti solide dévoile et révèle des dégâts familiaux irréversibles.

Christine Bini 
(07/02/22)    
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Lectures








Jacques Flament

(Octobre 2021)
206 pages - 15









Alice Seelow,
traductrice et romancière, après une thèse sur l’art cinématographique, signe ici son deuxième roman.


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