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Lucie TAÏEB

Capitaine Vertu

Voilà un roman bien mystérieux.
Le récit de la vie de la capitaine Laure Vertu semble inexplicable de prime abord.

Lucie Taïeb met le roman sous les auspices de Gustave Courbet (connu pour avoir participé activement à la Commune de Paris). L’un de ses tableaux mis en exergue du roman, « L’hallali du cerf », présenté ici comme une allégorie de la défaite de la révolution de 1848, reviendra dans les rêves de la capitaine Vertu dans la deuxième partie du livre.

Laure Vertu travaille à la brigade des fraudes. Elle est d’une ténacité redoutable, ne lâche jamais l’affaire avant de l’avoir résolue.
Elle semble n’avoir aucune vie privée, n’exister que pour résoudre les enquêtes, refuser toute féminité, ne pas habiter son corps.

Deux enquêtes nous troublent par leur ressemblance, comme si l’histoire bégayait. Un même escroc caché derrière des allures de séducteur, avec le même mode opératoire à dix ans d’intervalle sur deux victimes différentes qui racontent la même histoire mot pour mot. On croit faire un cauchemar. Mais au fil de l’enquête, Vertu apprend que le premier escroc a été exécuté avec quatre autres comparses. En regardant attentivement la photo des cinq condamnés, Laure Vertu reconnaît son père. Elle décide alors de démissionner sur le champ et de disparaître sans aucune explication.

Ce roman est-il une dystopie qui mettrait en scène une France où la répression est venue à bout de toute rébellion ? Dans un de ses rêves récurrents, Vertu voit « surgir des profondeurs de la terre, des tunnels et des souterrains, de tous les lieux de misère et d’ombre où ils avaient trouvé refuge des hommes, des femmes et quelques enfants. Ils émergent comme des travailleurs ressortent d’une mine, épuisés, meurtris, après un coup de grisou, ils ont le même visage noir de suie, mais nulle fatigue, nulle blessure. » On imagine une scène du film Metropolis de Fritz Lang. Vertu les observe avec terreur et en même temps avec désir. Cette ambivalence est au cœur de sa personnalité car tout en étant flic, elle est d’origine populaire, une fille d’immigré italien. Son père est sous l’emprise de son oncle Livio qui gagne beaucoup d’argent de façon malhonnête. Toute jeune, Laure devine que Livio est dangereux et qu’elle doit s’en éloigner. Son choix d’étudier le droit et sa rupture avec sa famille est son premier refus.

La manière dont Vertu se détache peu à peu de son travail, de ses ancrages sociaux est décrit avec poésie et finesse. Elle va peu à peu se transformer comme un reptile qui change de peau. Elle revoit en rêve son enfance et comprend que la souillure de l’argent sale gagné par son père a rejailli sur elle.
Rêves, présence d’êtres fantomatiques et malfaisants vont accompagner cette transformation, nous donnant l’impression que Vertu est la proie du délire.

« Aujourd’hui, Vertu se remémore sa vie à la brigade comme la vie d’une autre. Ce qui l’animait alors, son fanatisme, c’était une pure soif de clarification. Et le goût du sang, l’ivresse de la prédation, lorsqu’elle poussait un fraudeur à l’aveu ou à l’erreur. Ceux qui s’étonnaient de sa solitude ne soupçonnaient pas qu’elle était sa jouissance. Sa vie avait une forme d’âpreté, de sécheresse, mais nulle fadeur. »

Ce roman préserve une part d’énigme tout en laissant filtrer beaucoup des thèmes chers à l’autrice qu’elle a développés par ailleurs dans son travail universitaire ou dans ses autres romans. Il plaira aux lecteurs curieux et exigeants.

Nadine Dutier 
(05/09/22)    



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L'Ogre

(Août 2022)
162 pages - 17










Lucie Taïeb,
écrivaine, essayiste et traductrice, est Maître de conférences en études germaniques à
l‘Université de Brest.


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