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Romain TERNAUX


Underdog Samurai


Le roman se déroule en trois parties, qui suivent les pérégrinations du héros à Paris, Tokyo, puis dans l’état du Texas. 
Cet homme plus proche de l’anti-héros que du héros, sans nom, est un jeune Français un peu paumé, déclassé, un loser qui, s’étant procuré fort cher sur le dark web un katana japonais prétendument authentique se retrouve avec une mauvaise copie « made in China » qui se brise en quelques instants en heurtant ses étagères Ikea. Très en colère, ce fan des arts martiaux japonais qui pour cet achat a volé une somme importante à ce grand-père qui l’a élevé à la mort de ses parents et dont il partage encore l’appartement, exprime son mécontentement sur le site de son achat pour recevoir aussitôt une réponse électronique convenue de non responsabilité qui ne fait qu’accroître sa rage. Le grand-père est un personnage atypique assez violent. « J’ai toujours gardé assez de dignité pour éviter les services sociaux, mais il s’en est fallu de peu. Au beau milieu de la nuit, Papi débarquait dans ma chambre pour m’asséner des pluies de coups de poing, prenant ma couette comme sac d’entraînement. » Au début du roman, alors que le vieillard est hospitalisé, il fait encore des siennes : « juché sur deux pieds à perfusion en guise d’échasses, mon grand-père se dresse au-dessus de moi comme un faucheux géant. Il fait tournoyer les poches de plasma comme les nunchakus [...] À l’aide des différentes composantes de sa chambre, le vieux s’est constitué une véritable armure de samouraï ! [...] Divers portemanteaux arrachés aux murs forment des pics sur sa cuirasse en draps blancs, une espèce de fronde-pommeau de douche [… et sur son visage] un masque à oxygène qui le fait ressembler au personnage de Shredder » (dans la bande dessinée américaine des Tortues Ninja).
« – C'est Heikegani, le démon-crabe guerrier !
– Ne raconte pas n'importe quoi, Robert ! Ce n'est que mon grand-père qui a mis à sac sa chambre d'hôpital. »
 
Le jeune homme qui ne pense qu’à se venger de celui qui l’a escroqué quitte à aller jusqu’au Japon pour réclamer son dû, cherche à parfaire sa maîtrise du combat auprès d’un maître. Après une rencontre fort décevante à un grand salon parisien des arts martiaux avec Hervé Ply, l’idole du moment en la matière, c’est vers Robert, un clochard bougonnant, traînant dans les parages, abondamment alcoolisé mais maître renommé avant d’être détrôné par le médiatique Ply qu’il hait, qu’il va se tourner. Contre un hébergement et son lot d’alcool journalier, celui-ci séduit par cette occasion de prouver sa maîtrise de la discipline plus authentique que celle de son rival accepte. C’est lui qui révélera aussi à l’acheteur néophyte que ce qu’il a pris pour un logo commercial dans le mail stéréotypé et désinvolte du vendeur est en fait la signature d’un réseau de yakuzas nippons. Après quelques séances en appartement, c’est en se faisant la main sur leur ennemi commun, le médiatique Ply, que les deux hommes passeront « en situation » du théorique à la pratique. « Ce bolosse n’était qu’un amuse-bouche, à peine une maigre entrée de self-service. À présent je vais devoir bouffer le plat de résistance, à savoir tout le réseau de ces foutus mafieux ! Au moins, je ne manque pas d’entraînement. »
C’est juste avant de mourir que son aïeul lui parlera du voyage effectué au Japon dans sa jeunesse qui a fait basculer sa vie : « Fasciné par l’œuvre de Mishima, je voulais constater de mes yeux la beauté du Pavillon d’or. [là] un samouraï d’or est apparu et il a commencé à me parler ! [...] Il m’a dit que j’étais une merde... Mais que la merde ça partait après deux passages au lavoir… Et donc que mon petit-fils [...] serait le plus grand combattant du monde... ». Il découvrira aussi à cette occasion que son grand-père est effectivement un yokaï (=démon), sous la forme de Heikegani, le crabe guerrier, puis de Kanbari Nyudo, le yokaï des eaux et des toilettes.

Libre de toutes contraintes et avec un sabre digne de ce nom volé chez le présumé richissime samouraï de cinéma, le jeune consommateur escroqué prend donc un vol pour Tokyo avec Robert pour maître et assistant. Yukiko, la serveuse du restaurant japonais du bas de son immeuble dont il est amoureux mais qui le méprise ouvertement, celle dont la veille dans un état avancé d’ébriété il a vidé le tiroir-caisse, ne le lâchera pas d’une semelle. C’est à l’aéroport de Tokyo qu’elle se fera reconnaître, juste avant que les yakuzas ne les accueillent et les embarquent tous trois pour un lieu interlope de la capitale, entre bar de luxe et bordel, auprès de leur chef. Le narrateur au centre du livre doté soudain de pouvoirs magiques qu’il ne se connaissait pas – ceux du Samouraï d‘or bien évidemment – sera le seul à parvenir à prendre la fuite. « Je reprends mes jambes à mon cou, dix fois plus vite. [...] Ils vont m’avoir dans le dos, les salauds ! Les Japonais se sont rangés du côté des fascistes pendant la guerre, ce n’est pas pour rien ! Au bout d’une dizaine de détonations, mon épaule gicle comme un volcan. » Il ne devra alors son salut qu’aux sumos l’accueillant in extremis dans leur heya (= demeure d’une confrérie de sumos), grâce à la haine viscérale qu’ils portent eux-mêmes aux yakuzas. Son séjour dans ce lieu retiré du monde sera mouvementé sur fond d’entraînement journaliers au combat sumo, d’ennui soigné par une excessive consommation de saké et d’apparitions sournoises et protéiformes de son aïeul Kanbari Nyudo. « C’était les champignons qui me regardaient. Pas du tout Kambari Nyudo, simplement deux champignons au fond d’une foutue marmite ! Tous les spectateurs de ma paranoïa me dévisagent avec hargne. » Heureusement pour lui, la force du Samouraï d’or avec laquelle il apprend à cohabiter plus harmonieusement l’assiste à chaque fois que le danger se fait trop pressent. La heya lui donnera aussi l’occasion de se lier plus particulièrement avec Sato, le sumo qui y conserve l’armure de son aïeul maître Yucata, avec Tanaka, médecin toxicomane des sumos et des yakuzas, et avec Sakura, l’espionne mandatée par les yakuzas pour en savoir plus sous la couverture de femme de ménage de nuit à la heya sur l‘identité et la nature des yokaïs et de la force surnaturelle qui habite ce jeune Français. Dorénavant Sakura, condamnée à mort pour trahison par son ex-employeur pour avoir succombé à son désir sexuel aussi fulgurant que honteux pour le jeune homme, Tanaka qui s’est lui-aussi mis dans une situation difficile, et Sato, gardien de l’armure de Yucata que l’intrus a endossée et ne quitte plus, l’accompagneront dans la suite de ses aventures.

Ayant appris que Yukiko et Robert, encore vivants auraient été expédiés au Texas auprès de Vittore, la frange italo-nipponne des yakuzas qui, comme par hasard, commercialise à partir des USA les sabres de pacotille, la petite bande partira donc sur leurs traces dans le nouveau monde. Cette fois-ci, il n’y aura pas d’accueil musclé à l’aéroport, la force magique du Samouraï d’or les ayant tous sauvés d’un crash d’avion au-dessus du désert texan. La confrontation avec les Rednecks et les White-trash locaux, ne sera pas sans heurts avant de parvenir à Dallas. « Il y a un léger problème, je me suis trop enflammé, au sens propre. Dans mon élan surpuissant, mon armure et mon épée ont pris feu. L’esprit du Samouraï d’or m’a transformé en Super Saiyan, sauf que je n’avais pas de planète à sauver, juste une pauvre cible à poinçonner. C’était excessif... »
Là, le cuisinier du Palais nippon venu sauver la belle Yukiko et un kikoo-jap (geek fan de mangas, de culture japonaise et de jeux vidéo) employé à l’accueil de leur hôtel qui fait face au siège des yakuzas, se joindront à eux pour la bataille finale. « Je dégaine le katana de maître Yutaka hors de son fourreau et toutes les racailles ont un mouvement de recul. Alors bande de bolosses ? On refait le match Japon vs USA ? Sauf qu’aujourd’hui aucune bombe A ne viendra vous sauver. Le féodalisme va botter votre petit cul de post-modernes sans idéal. Je m’apprête à bondir pour ramasser la salade de têtes lorsque PAM ! Un coup part ! [...] Mon épée décolle dans mes airs [...] Maître Yukata ou pas, la panoplie anti-démons du Japon n’aurait tout simplement pas fait le poids face à la puissance technologique de l’Amérique. »

Ce roman déjanté qui flirte avec la littérature de genre et s’affirme ouvertement dans ses choix de la démesure, du Grand-Guignol, de l’absurde et de la surenchère, nous plonge dans une littérature populaire de ce début de siècle et une culture américano-nipponne violente, fantastique et cinématographique. Inventaire non exhaustif, y seront évoqués Jabba le personnage de Star Wars, la Cité d’émeraude du Magicien d’Oz, le Spiderman de Tom Holland, Batman et Joker, Shining de Stanley Kubrick, le grand Tarentino, Boyz n the hood de John Singleton, Alien de Ridley Scott, les Sept samouraïs d’Akira Kurosawa, Twin Peaks de David Lynch, Captain America... et beaucoup d’autres encore. Quant aux mangas, les aficionados du genre y retrouveront Dragon Ball Z , Ronflex de Pokémon, Saint Seiya, Tortues Ninja, Evangelion, Power rangers... Les moins de quarante ans ont donc plus de chance d’y retrouver leurs références que ceux qui eurent vingt ans en soixante-huit.

Ce road-movie singulier, international, mouvementé et parodique est porté par une écriture vive, familière et crue, extrêmement visuelle, à l’humour crash et aux anglicismes nombreux, et le lecteur se trouve embarqué de combats à la sauce kung-fu aux scènes pleines d’hémoglobine du cinéma gore, en passant par des blagues potaches et une parodie inventive de la mythologie japonaise et d’apparitions surnaturelles. Mais Romain Ternaux est cultivé et joueur et d’autres personnages mythologiques plus anciens s’invitent au détour d’une phrase au rendez-vous, comme Gengis Khan, Moïse, les Anges de l’Apocalypse, Persée, Athéna, les Gorgones, Augias, Énée portant Anchise pour fuir Troie, les Argonautes, les Harpies, et certains monstres, ogres, goules, méduses, krakens, djinns et autres êtres surnaturels et esprits maléfiques de toutes origines.

Du jeune anti-héros naïf, aussi fragile que prétentieux, au SDF alcoolisé qui ne manque ni de culture ni du sens de l’honneur, du grand-père haut en couleur au jeune réceptionniste américain déconnecté du réel en passant par la naïveté presque enfantine de Sato le sumo, la galerie de personnages se prête bien à ce tourbillon permanent et à ces rebondissements plus improbables les uns que les autres qui parviennent à nous faire rire plus souvent que trembler. Et, même si, ici, certaines choses sont dites sur notre époque, le Japon contemporain ou la société américaine, Romain Ternaux l’alternatif a choisi le parti pris de rire de tout et de nous faire rire, non sans gommer une certaine radicalité, voire des questionnements existentiels, sous l’énergie endiablée qu’il insuffle à son récit avec un goût de la provocation hors normes. « Tandis que je gesticule comme une marionnette mue par des gamins sadiques, cette image d’une Yukiko avilie dans les rues de Dallas me monte à la tête. [...] Vous vous êtes crus dans un western, vous allez goûter au style du samouraï. » L’énergie est là et derrière l’aspect volontairement foutraque la maîtrise est impressionnante.

Selon l’éditeur, « Romain Ternaux , né en 1987, se définit comme l'un des représentants français du Bizarro Fiction, courant littéraire américain qui mélange l'absurde, le burlesque et le trash, auquel il ajoute une dose de nihilisme joyeux et épanoui. Un genre romanesque qui lorgne vers la littérature spéculative (cette branche de la littérature générale qui flirte avec les littératures de genre), qui fait remonter son origine aux Tristes d’Ovide, et qui a pour maîtres Calvino, Burroughs et Gogol. »

Underdog Samurai est un roman drôle et jubilatoire à ne pas mettre entre toutes les mains mais à recommander sans mesure à nos adolescents pour renouer avec le frisson que procure le roman d’aventures quand il joue avec les codes contemporains.
Un roman qui ne peut laisser indifférent ; un OVNI littéraire qui dépote pour ados, jeunes adultes et curieux de tout âge.

Dominique Baillon-Lalande 
(23/05/22)      



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Romain TERNAUX, Underdog Samurai
Aux forges de Vulcain

(Janvier 2022)
304 pages - 15















Romain Ternaux,

né en 1987, est
nouvelliste et romancier.


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