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Arnaud VILLANI


Être avec le sauvage



            Bernhild Boie, familière de l'œuvre de Julien Gracq disait de son écriture : « Une écriture qui donne à voir, à sentir et à penser. Une prose poétique lumineuse qui en flânant le long des chemins et des routes fait surgir les paysages avec tout ce qu’ils comportent de présence immédiate, de souvenirs, d’histoires, de mythes et de contes de fées. »

            Avec Etre avec le sauvage, nous pourrions reprendre les mêmes éloges, en précisant :  une prose poétique dont les paysages pénètrent le corps et l'esprit du promeneur. En effet, c'est un grand plaisir de lecture que d'accompagner Arnaud Villani sur ses sentiers et de recueillir tour à tour ses réflexions philosophiques inspirées de Hegel ou de Deleuze, de découvrir Adalbert Stifter écrivain inconnu de nous, de ressentir avec lui la pénétration du paysage dans notre corps...

            Le livre s'ouvre par ces phrases :
            « Une cheminée, c'est le chemin que suit un feu – divin, humain ou matériel. Il y a un cheminer dans une cheminée. Par nécessité, le feu monte. Et il y en a, des trésors au ciel et des histoires entre moi et ma façon de cheminer. Quand je marche, et qu'avec moi le paysage part en voyage, je change de peau. Je mue. »

Rapprocher "cheminée" et "chemin" pourrait sembler bien singulier – voire incongru – pour introduire une flânerie le long des sentiers et "être avec le sauvage". Pourtant, pour Arnaud Villani, ce rapprochement fait sens : marcher sur un chemin c'est (comme dans une cheminée) s'élever, se consumer, se transformer... et comme la fumée se dissoudre dans le paysage. Faire corps avec les éléments qui l'entourent, c'est aussi ressentir une transformation subtile de son propre corps comme par exemple la vue d'un arbre au feuillage jaune éclairé par le soleil d'automne :
            « J'ai repris ma route, mon chemin de forêt, cassé, enrichi, l'impression d'être plus existant, mais pas de la même existence. Non d'avoir fait l'expérience du jaune, mais d'avoir été traversé, vidé puis remplacé, rehaussé par le jaune. »

Marcher sur les chemins en compagnie de l'auteur c'est aussi décrypter avec lui des signes du vivant qui le ramènent à ses propres douleurs. Ce sont ces oiseaux venus tournoyer près de lui comme pour lui rappeler la disparition d'un être cher :
            « Par la fenêtre ouverte un oiseau était venu voler trois fois en cercle. Commun et sans distinction, il nous avait survolés et s'était enfui après sa démonstration giratoire. Comme si les oiseaux du Berry ou du Gard, saisis par notre douleur, s'étaient ligués pour nous parler. »

Cheminer avec Arnaud Villani est un enchantement permanent. Au détour d'un escarpement montagneux, nous rencontrons le peintre Caspar David Friedrich ; ici ou là un clin d'œil à Kerouac ou à Proust :
            « Il se pourrait alors que la vie, qui paraît si inexplicablement miraculeuse et touche au divin, soit en réalité la complication progressive d'un mouvement de sortir de soi. Exactement comme l'arbre jaune me force à m'extirper de moi-même et à me rendre disponible à son appel. Exactement comme dans la "vue de Delft" de Vermeer, qui m'impose de faire le saut jusqu'au "petit pan de mur jaune". »

            Être avec le sauvage, un livre subtil, poétique qui donne à voir et à penser.

Yves Dutier 
(31/01/22)    



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Arnaud VILLANI, Être avec le sauvage
Salamandre
(Janvier 2022)
112 pages - 19











Arnaud Villani,
agrégé́ de Philosophie et de Lettres classiques, docteur d’État, poète et philosophe, est l’auteur de nombreux ouvrages.


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