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José Eduardo AGUALUSA


Les vivants et les autres

En exergue de son roman, José Eduardo Agualusa cite à la fois un poème :
« C'est ainsi que tout commence : la nuit se déchire en une immense lueur, et l'île se détache du monde, un temps touche à sa fin, un autre commence. Personne, alors, ne s'en rendit compte. »
et une phrase empruntée à La légende de la création d’Ana Mafalda Leite (poète et chercheuse en littérature africaine  lusophone)  :
« Au début il y avait chauta (dieu) et la terre immobile. Un jour, un éclair immense dessina dans le ciel la pluie qui posa sur la terre l'homme et tous les animaux. »
Ces deux citations pourraient résumer à elles seules l'ambition du roman : embarquer le lecteur en compagnie d'écrivains africains de langue portugaise confrontés à leur propre processus de création littéraire mais également confrontés au passé colonial de leur pays d'origine.

Daniel Benchimol, écrivain et journaliste angolais et sa compagne Moira, une artiste mozambicaine sur le point d'accoucher (personnages de fiction) ont décidé d'organiser un festival littéraire sur l'île de Mozambique (une île minuscule et paradisiaque) reliée au continent par un pont. Parmi les invités de ce festival figurent de nombreux écrivains africains venus du monde entier : Gonçalo M. Tavares, Sami Tchak, Fatou Diome, Breyten Breytenbach et bien d'autres réels ou fictifs. Tout à coup, le festival est troublé par une violente tempête et l'île est coupée du monde : plus de téléphone ni d'internet... et nous allons retrouver nos écrivains en proie à leurs angoisses, à leurs interrogations et à leurs fantasmes... nous retrouver entre rêve et réalité : « La réalité est un sous-produit accidentel de la fiction » dira Uli Lima.

Le festival littéraire se poursuit néanmoins et avec humour : l'auteur nous restitue les discussions et les échanges entre les participants et le public et les traditionnelles questions des journalistes comme par exemple cette question de la journaliste Jussara à une autrice Nigériane :
« – Pouvons-nos penser à votre livre comme un hommage à Kafka et à toute la grande littérature occidentale ?
– Vous pouvez penser ce que vous voulez, répond Cornélia exaspérée. N'importe quel roman s'il est assez bon, est un hommage aux dizaines ou centaines qui l'ont précédé. Dans ma bibliothèque comme dans la vie, je ne classe pas les livres selon la nationalité des auteurs. Je ne demande pas aux gens d'où ils viennent. Ce que je veux savoir c'est qui ils sont. Alors je leur demande ce qu'ils aiment lire.
– C'est pourtant un classement possible, celui de la bibliothèque, insiste Jussara. Comment organisez-vous la vôtre ?
– Selon la couleur des tranches. Rouge, orange, jaune, vert bleu... »

Au-delà de ces rencontres médiatiques, les participants continuent à écrire, à raconter des histoires, à évoquer des univers et des situations étranges à la manière de Borges. En contrepoint la figure tutélaire de Camões et de ses Lusiades, symboles de la 'grandeur' de la littérature portugaise et de son empire est abordée avec humour au travers d'un corbeau venant déposer une fiente sur la statue du maître...

Avec Les vivants et les autres, Agualusa nous donne à lire un beau livre de réflexion sur la création littéraire et nous fait découvrir tout un pan de la littérature africaine de langue portugaise dont les auteurs, chacun à sa manière, nous disent leurs vues sur la colonisation européenne et les indépendances de leurs pays.

Yves Dutier 
(17/07/23)    



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Métailié

(Février 2023)
224 pages - 21,50

Version numérique
9,99


Traduit du portugais
(Angola) par
Danielle Schramm








José Eduardo Agualusa
né en 1960 à Huambo,
en Angola, écrivain
et journaliste, a publié
de nombreux ouvrages
dont une dizaine sont traduits en français.


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