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Chloë ASHBY


Peinture fraîche


« Je sens que c’est encore un de ces jours où vous n’allez rien dire et où je vais parler pour deux. Non pas que ça me dérange. Et puis peu importe que ça me dérange ou pas, non ? […] Une fois à la gare, quelque chose a lâché en moi…ici, juste sous les côtes. […] Je sais ce que vous pensez, qu’est-ce que je faisais là-bas ? » L’incipit ouvre la narration sur une séance de thérapie entamée par Eve, une jeune femme britannique qui a besoin d’un soutien psychologique. Elle a vécu dans un « bourbier de culpabilité ». Chloë Ashby, l’auteure de Peinture Fraîche, délègue, la narration à Eve, pour remonter le fil du temps et l’origine des traumatismes.

Rien d’ahurissant dans le déploiement de ce qu’Eve vit au quotidien, tout paraît se dérouler normalement. Sa manière d’être est adaptée à son environnement. Elle s’amuse des cocasseries et du tumulte de la vie urbaine, agrémente ses réflexions par des traits d’humour et des formules à l’emporte-pièce. Elle sait donner le change dans le registre de la civilité en faisant ce qui est convenu et attendu. Certes, elle fait souvent preuve de négligence et de désinvolture, emprunte sans vergogne ce qui ne lui appartient pas, se moque d’être en retard au travail, adopte une attitude contrite pour se faire pardonner. Elle semble, en toutes circonstances, mesurée, parfaitement autonome et sait profiter raisonnablement de la vie. Mais c’est un fragile point d’équilibre du paraître. Les aléas des événements et des rencontres, des lieux ou des objets font exploser une mine de réminiscences, dévoilent une réalité intime plus délicate à gérer. Ainsi, le début narratif, sans aspérités entre rapidement dans un jeu de bascule alternant l’ombre et la lumière, dévoilant une fêlure qui va en s’amplifiant, oscille entre présent et passé maillant une culpabilité.
           
La vie d’Eve débute, très jeune, vers quatre ou cinq ans, par une épreuve. Sa mère déserte le foyer. Elle vit avec son père, une éponge alcoolique dont la seule attention à l’égard de sa fille est de tendre le bras en lui demandant de « faire le plein » de whisky. Épouvantable main tendue ! Eve surmonte cette jeunesse chaotique, vivant dans l’attraction intense et complice de Grace, l’amie de toujours, jusqu’à leurs années d’études à Oxford. Mais Grace est morte et, dès lors, une partie d’Eve aussi. Il lui a été conseillé, il y a cinq ans de cela, de suivre une thérapie qu’elle a dédaignée, pensant pouvoir colmater elle-même la béance.

À la place, le mercredi, jour de congé de son travail de serveuse, elle se rend à l’Institut Courtauld. Là, elle se plante devant un tableau qui passionnait Grace, Un bar aux Folies Bergères de Manet. « C’est seulement quand le téléphone vibre dans ma poche que je me rends compte du temps qui a passé. Cela m’arrive souvent. » C’est avec Suzon, prénom de la serveuse portraiturée, qu’elle passe son temps. Eve reste devant le tableau, se confie à cette compagne à l’air mélancolique, le verbe haut, mi-consciente, comme à une thérapeute, dans l’oubli total de l’entourage des autres visiteurs. Elle en ressort requinquée jusqu’au mercredi suivant. Suzon est un repère pour Eve qui en a tant manqué. Ce personnage peint dont Eve suppute une vie et une expérience à partager est une assurance bien accrochée au mur, une oreille toujours disponible, et qui semble agir positivement sur son bien-être. Or, un jour le tableau est prêté au Musée d’Orsay pour un mois. Suzon, contre son gré, est une fausse amie ! La fêlure apparaît, agrandie, mais encore maîtrisable.
Entre temps, à la suite de la muflerie d’un client, Eve perd son emploi de serveuse dans un restaurant. Elle trouve refuge et réconfort auprès de Suzon. En sortant, elle remarque une petite annonce demandant un modèle pour un cours de dessin. Elle décroche l’emploi, fait la connaissance d’Annie, une élEve. Celle-ci, en plein divorce, propose à Eve, afin de l’aider pécuniairement, de faire la baby-sitter de Molly, une fillette de sept ans. Eve voit en Molly la petite fille qu’elle était et s’attache à elle comme un substitut de Suzon. Dans l’euphorie du réconfort qu’apporte Molly, Eve veut partager son enthousiasme et lui présenter le tableau qui doit avoir retrouvé sa place. Malheureusement le prêt est prolongé et Eve craque. La fêlure est devenue une crevasse béante entraînant des conséquences.

On ne peut résumer que les grandes lignes de ce livre, tout en légèreté, même dans des moments de violence sordide, parce qu’il laisse derrière lui les effluves d’un charme indéfinissable. Nous laissons aux lecteurs le soin de se faire une opinion. L’écriture limpide sait entretenir l’ambiguïté, tout en colorant une atmosphère à la fois dense et subtile. Chloë Ashby a la grâce de tisser tout le parcours d’Eve, sans faiblir, capter notre attention sur une longue distance et introduire sobrement des personnages secondaires participant au réconfort ou au désarroi d’Eve.

Au fil des pages, Chloë Ashby, astucieusement, nous a installé dans la tête d’Eve, nous fait vivre en osmose avec elle. Progressivement, sa psyché nous envahit jusqu’à pratiquement partager son point de vue. Si nous gardons toujours, en tant que lecteur, un semblant de distance, l’écart critique est réduit laissant place à un vague sentiment de crainte. On tremble pour elle et nous prions que l’équilibre se maintienne ou se rétablisse. Sans filtre, Eve détaille tout de son quotidien. Nous vivons ses différents états de conscience, ses rencontres, ses déambulations, ses humeurs, les échappées plus spirituelles et des détails plus triviaux pour la période qui précède cette thérapie.

Gardons-nous de toutes méprises, l’art est en arrière-plan et sert de mise en forme à l’énonciation des situations. L’évocation du tableau de Manet, son rôle, et une reproduction d’une œuvre misogyne de Picasso avec quelques courtes dissertations concernant leurs tableaux, ne sont soit que digressions mineures s’agrégeant fort à propos au fil de la narration, soit, des objets structurant la construction de l’intrigue, ils l’embrayent. Le fait qu’Eve, ancienne étudiante en Histoire de l’art à Oxford, pose comme modèle est l’occasion de décrire toute la difficulté d’un métier, celui de modèle dans une académie de dessin et, entre autres, l’impératif : « Pas bouger » ! Certes, la présentation de l’auteure comme critique littéraire et critique d’art et le titre Peinture fraîche, très métaphorique, participent à la méprise selon laquelle l’art « a le pouvoir de guérir », il le peut peut-être, mais pas dans ce livre, au contraire. Le titre Peinture Fraîche a valeur cataphorique. Il annonce la fragilité d’une jeune femme, Eve, en l’occurrence, et aurait aussi bien pu s’intituler « Vernis fragile », ou tout autre. L’art est surtout dans la composition réussie du livre et son attentive progression d’un mal-être, maintenant une tension jusqu’au paroxysme associé à une écriture captivante. Chloë Ashby conte parmi « l’infinie variété de la nature humaine » la nature particulière de son personnage Eve. Remercions à l’occasion la traductrice pour son savoir-faire et la mise en valeur de ce texte.

Michel Martinelli 
(11/09/23)    



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Lectures







Chloë ASHBY, Peinture fraîche
La Table Ronde

(Août 2023)
368 pages - 24


Traduit de l’anglais par
Anouk Neuhoff







Photo © Sophie Davidson
Chloë Ashby,
critique littéraire et
critique d’art, collabore régulièrement à divers journaux et revues.
Peinture fraîche est
son premier roman