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Sara BAUME


Ligne de fuite


De quelle fuite s’agit-il ? De celle de l’héroïne ? Certainement… mais pourquoi ?
Le roman est une sorte de « journal » aux chapitres titrés avec des noms de petits animaux de la campagne, oiseaux ou rongeurs, ceux-là même dont les visites, volontaires ou non, sont perçues par le personnage principal (et quasi unique). Dans quelques-uns de ces chapitres, nous verrons des photos en « noir et blanc » de ces petits animaux morts.  

Cette forme de description d’un quotidien banal, avec ces moments proposés avec précision, avec leur rythme propre, c’est tout le livre. Il s’agit bien ici d’une période particulière dans la vie de Frankie, une jeune artiste qui a choisi de quitter l’agitation de Dublin pour se réfugier dans la campagne irlandaise : « Voilà trois semaines que je suis ici, dans la maison de ma grand-mère. Toute seule. La présence de ces créatures mise à part. Ma grand-mère est morte par un lugubre mois d’octobre, comme il se doit, il y a de cela trois automnes. » 

Elle veut donc être seule.
Et cela nous tient en haleine… à ceci près que l’on ne sait pas comment, ni par quel artifice… et encore moins par quel effet ! Plusieurs entrées, ou alors plusieurs sens ?...
Ainsi dans le premier chapitre intitulé « Rouge-gorge » :
« Je décide de prendre une photo de ce rouge-gorge. 
La première d’une série, peut-être.
Une série sur la façon dont tout se fait lentement tuer. »
À moins qu’il ne s’agisse d’une écriture qui raconte simplement un quotidien fait de préoccupations tout aussi banales que concrètes ? Mais on supposerait volontiers que cette narration à la première personne, cache quelque chose de plus complexe ? Faudra-t-il attendre la fin du roman pour savoir et voir si on a tout compris ?

L’autrice doute aussi de son propre talent artistique, mis ainsi à l’épreuve. Ce roman qui explore la fragilité de l’esprit humain va questionner notre propre perception de la réalité, de même que le lien mystérieux qui parfois relie certains êtres à la nature, comme aux animaux.
« Pourquoi est-ce que je vois aujourd’hui seulement à quel point tant de choses ordinaires sont en réalité grotesques ?
Provisoirement – car cette maison va peut-être être louée – elle raconte son quotidien de jeune femme seule, ses découvertes de la vie animale qui l’entoure et alimente ses pensées.
« Voilà longtemps que je n’ai pas trouvé de créature morte. Je ne souhaite la mort d’aucun animal, bien sûr ; je voudrais juste réaliser de bonnes photos, un bon projet. Avec un rouge-gorge, un lapin et un rat, je suis encore loin d’une série ; à peine si je peux appeler ça de l’art. »
C’est aussi l’histoire d’une solitude voulue, ponctuelle peut-être, mais décidée, avec seulement les visites, rares, de sa mère.

Un livre original, étrange même, tant le sujet qui, tout en paraissant banal, n’en est pas moins accrocheur. L’écriture pourrait-elle servir ici, à engourdir notre esprit critique ? À condition de se laisser faire, de se laisser dominer par celui de l’autrice ?
Des sauts de pensées, et puis ces mystérieux : « Je me teste » en début de phrase avec certaines explications ou certaines clés, qui arrivent à complexifier un mystère voulu ? Quant à leur quantité -ils sont déjà au nombre de six, dans les premières pages du roman- mais seront bien davantage jusqu’à la fin ! Pourquoi ces :« Je me teste » tout au long de cette lecture ? Leur sens parfois complexe, serait simplement indicatif ? En tout cas et même s’ils sont associés à des ouvrages, nom des auteurs compris, la question de leur place et de leur fréquence demeure.

N’y aurait-il pas, au fond et à peine déguisé, un pessimisme passif, sorte d’acceptation d’une forme de fatalité ?
Et même si l’on admet cela, presque à notre « lecture défendante », celle-ci nous rattrape, et nous convaincrait presque. Simple épisode d’une vie que l’on découvre, et sans doute difficile à imaginer ? Ou bien symptomatique d’autre chose ?
Un livre étrange…
Comme cette dernière phrase qui ne va certainement pas répondre à nos questions :
« Les chênes qui grandissent. Les pierres qui ne grandissent pas.
L’art et la tristesse qui durent à tout jamais ».
Restons vigilants et attentifs, ce livre en vaut la peine.

Anne-Marie Boisson 
(18/08/23)    



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Sara  BAUME, Ligne de fuite
Notabilia

(Janvier 2023)
368 pages - 23,50

Version numérique
14,99


Traduit de l’anglais
(Irlande) par
France Camus-Pichon











Sara Baume
Sara Baume, née en Irlande en 1984, a déjà publié quatre romans. Ligne de fuite est le deuxième traduit en français.