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Aïcha BÉCHIR


L’accusation


« D’habitude, la secrétaire la tutoie. Aujourd’hui, elle est distante et prend des airs de tragédienne. Elle lève les yeux au ciel et lui balance : "Patientez ici, M. Chastelain arrive". Jamais Inès n’était venue seule dans le bureau du proviseur, mais toujours accompagnée d’une horde d’enseignants, mobilisés comme un seul homme. Elle attend. Quelque chose se prépare. Cette fois ça ressemble à une catastrophe […]
Madame El Amrani, je suis désolé de vous convoquer, je n’ai pas le choix […]
En sortant du bureau du proviseur, Inès retient ses larmes. Ce n’étaient pas les élèves, ce n’étaient pas les collègues, c’était pire, et maintenant c’était là : " Apologie du terrorisme". Elle n’avait pas voulu y croire […]
C’était peut-être son nom, El Amrani, qui avait suffi à éveiller des soupçons chez ceux qui avaient entendu, répété et déformé ses propos pour en tirer une histoire édifiante, une histoire qui faisait peur à tout le monde et qui valait bien la peine qu’on la répète même si on y croyait à moitié. […]
D’enseignante agrégée de philosophie élevée par les livres, elle était passée à un statut indistinct, une chose étrange et obscure, une menace. Son nom avait fait d’elle une complice. »

À partir d’une histoire vraie, Aïcha Béchir fait d’Inès El Amrani le fil conducteur de son premier roman, L’Accusation. La narration débute quelque temps après les attentats de Charlie Hebdo. À travers la vision d’Inès, l’auteure conte la stupéfaction de cette professeure accusée d’apologie du terrorisme et du discrédit qui la touche, elle qui croyait avoir fait tout ce qu’il fallait pour être un produit irréprochable de l’intégration républicaine.  Elle doit affronter un monde devenu déconcertant, elle qui croyait l’avoir apprivoisé.

Un gouffre s’est ouvert. Toute une anamnèse, annoncée par l’épigraphe de Philip Roth, se justifie et prend la forme du coup de poing au fil des pages pour une réappropriation de la vie d’Inès. Mais pas seulement la sienne. Digressant du personnage d’Inès, Aïcha Béchir ramifie ses pistes et focalise l’attention, aussi, sur celles et ceux qu’elle côtoie. L’occasion pour la professeure de philosophie, la transfuge, de s’apercevoir qu’elle n’est pas la seule à vivre et à souffrir de cette remise en question sociale affectant l’univers intime de chacun et disqualifiant les espoirs placés dans un mythique El Dorado, créant pour beaucoup d’entre eux des parcours de vie misérables. Si Inès est sonnée, combien, avant elles, ont combattu souvent vainement ?

Aïcha Béchir égrène en deux parties, « Il faut bien choisir son camp » et « il y a des cons partout », beaucoup de thèmes complexes en leur rendant une tonalité intime. Ils seront sans doute sujets à maintes discussions en une époque où chacun justifie son approche en se limitant souvent à son expérience. Aïcha Béchir a le mérite de les exposer, de moduler son propos en le contextualisant, et cela en suivant des parcours de vie qui rendent la lecture aisée au gré de chapitres relativement courts mais énergiques. L’Accusation est un témoignage qui restitue l’atmosphère d’une époque très récente, depuis Charlie ou pas Charlie, et d’une plaie profonde. Il faudra bien, un jour, prendre le taureau par les cornes et comme d’autres drames qui émaillent l’histoire postcoloniale française apprendre à écouter, pour les uns et les autres, selon la formule kantienne, « ce que l’événement donne à penser ».

Michel Martinelli 
(24/08/23)    



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Lectures







Aïcha BÉCHIR, L’accusation
JC Lattès

(Août 2023)
208 pages - 19 €

Version numérique
13,99 €









Aïcha Béchir
est professeure agrégée de philosophie. L’accusation est son premier roman