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Gaëlle BÉLEM


Le fruit le plus rare
ou La vie d’Edmond Albius



Nous sommes au XIXème siècle, sur l'île de Bourbon (aujourd'hui île de La Réunion). Ce territoire est administré par des colons venus de la Métropole, la plupart sont des planteurs ayant à leur service toute une population d'esclaves noirs. Parmi ces planteurs, un personnage singulier : Ferréol Bellier-Beaumont un homme veuf sans enfant et mutique, à la fois planteur et botaniste à la recherche des orchidées les plus rares...
Et puis un jour, « pour rendre le sourire à un veuf à l'agonie », Elvire, la sœur de Ferréol lui offre un 'cadeau' surprenant : un enfant noir de quelques jours !  Il a un prénom : Edmond. Les esclaves n'ont pas de nom. Ses parents sont morts tous les deux à sa naissance.
Étonnamment, Férréol accepte ce 'cadeau' :
« Dans ce XIXe siècle pragmatique au goût de manioc et de pommes de terre, les esclaves se contentent d'un "Oté, not' maît' lé d'venu fou". Fou d'un enfant sans nom, sans histoire ni famille. »
Edmond grandira donc sous le toit de Ferréol. Celui-ci l'initiera à la botanique, lui racontera des histoires d'arbres et de plantes et rapidement Edmond – bien qu'analphabète – connaîtra par cœur les noms en latin d'un nombre considérable de plantes... Bien sûr l'enfant participe activement aux travaux de jardinage de son maître mais s'enquiert aussi des recherches et de ses observations. Il apprendra ainsi à féconder manuellement les fleurs de potirons et voudra lui aussi devenir botaniste et trouver le fruit le plus rare....
Quel est donc ce fruit ? Avec précision et avec beaucoup d'humour parfois, Gaëlle Bélem nous fait découvrir le roman du vanillier. Enthousiasmé par les saveurs de la vanille lors de la conquête du Mexique, Cortès en rapporte quantité de plants à Séville. La plante y pousse bien, fleurit mais ne produit jamais de fruits. Le vanillier passera aussi par les jardins de Louis XIV, toujours sans résultats ! Une botaniste belge obtiendra quelques fruits mais ne pourra pas reproduire son expérience. Le vanillier finira par arriver à l'île Bourbon vers 1820 et Ferréol en plantera sur sa propriété. La plante se développe rapidement, fleurit abondamment mais ne produit jamais de fruits jusqu'au jour où Edmond du haut de ses 12 ans et fort de ses observations chez Ferréol découvre la technique de fécondation manuelle de la plante.
« Le secret de cette orchidée que ni les botanistes locaux ni ceux du Museum d'histoire naturelle de Paris n'ont percé aurait été levé par un petit Noir ? Oui !? L'exploit qu'un Belge a réalisé une fois sans même réussir à le répéter, sans même qu'on parvienne à l'imiter, une chance sur cent que ça marche, un enfant en aurait élucidé le mystère ? Oui !? Un esclave de douze ans ! Oui !? »
La découverte d'Edmond sera une révolution à Bourbon. Tous les planteurs dorénavant la cultivent et l'exportent massivement en Métropole, la mode parisienne est à la vanille : gastronomie, parfums... mais personne ne connaît Edmond sauf quelques esclaves de l'île occupés dorénavant à féconder la plante et que l'on appelle des 'marieuses'.
« L'arôme de la vanille part à la conquête de la planète entière après celle de la France. Partout dans le monde, un vent de vanille souffle ; les gousses circulent, se vendent, s'achètent, se consomment sans qu'on sache qu'un esclave de douze ans qui n'a jamais vu de planisphère en a percé le secret pour les siècles à venir et ce, d'un simple geste de la main. Edmond ne sait pas encore que trente-neuf ans durant, des deux côtés de l'équateur, on s'enrichira grâce à ses doigts et sur son dos. »
Sans dévoiler la suite du roman, Gaëlle Bélem nous livre une superbe fresque historique de l'île Bourbon. Nous assistons au décret de suppression de l'esclavage en 1848 et Edmond a enfin un nom : Albius. Nous partageons le dénuement des anciens esclaves devenus 'libres' et au travers de la vie d'Edmond c'est la dignité de tout un peuple qui est restituée.

Yves Dutier 
(22/09/23)    



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Gallimard

Continents Noirs
(Août 2023)
256 pages - 20 €











Gaëlle Bélem
est née en 1984 à La Réunion. Le fruit le plus rare est son second roman.

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