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Bénédicte BELPOIS

Gonzalo et les autres


Ce roman polyphonique met en scène de nombreux personnages aux vies fracassées.

L’essentiel du roman se passe dans un village d’Estrémadure. Le personnage central, Gonzalo, a fui l’Espagne franquiste pour échapper au service militaire et aussi au destin tracé par son père : s’occuper de la vigne. Il voulait voir du pays et s’émanciper du joug familial. Après avoir chanté du flamenco en Allemagne, il a rejoint la France où un contrôle de police l’oblige à s’engager dans la Légion étrangère pour éviter les prisons de Franco. En France, il rencontre Fanfan, une Guadeloupéenne joviale et à la corpulence généreuse. Après quinze ans d’exil, il souhaite rentrer au pays et reprend contact avec sa famille en écrivant à sa tante, la Tía Caya, car il craint la colère de son père.

Cette femme vit seule, en dehors du village. Elle nous parle de son psychiatre, « mou comme une limace » et du vent « qui souffle si fort que lorsqu’on parle seul, il emporte vos mots au loin avant qu’on ait pu les entendre. » Elle raconte aussi comment elle a émasculé le Monstre.  « Ce n’était pas beaucoup plus compliqué que pour les cochons dans mon enfance. » Cette femme est à la fois lucide, forte et délirante, mais si convaincante, que le lecteur ne sait plus démêler le vrai du délire.

En apprenant la nouvelle, Máximiliano, le père de Gonzalo est fou de bonheur. Pour fêter le retour du fils prodigue, il organise une procession dans le village, sans oublier la musique. Tous les amis, les voisins, les parents sont présents pour honorer Gonzalo, muet d’émotion. Máximiliano a tout prévu : une maison, du travail et une femme, la Marisol, alias Mange-miette, une amie d’enfance de Gonzalo.

Marisol est la fille de «la vieille Macarena qu’on disait un peu sorcière et marginale, avec un caractère de sanglier. Elle avait disparu un matin sur le chemin de Sierra de San Pedro, et elle était revenue au bout de quelques mois, enceinte de la montagne. » Marisol avoue à Gonzalo avoir « un petit accroc ». Elle lui raconte qu’un homme plus âgé qu’elle était tombé amoureux et quand ils ont fait l’amour il est mort à l’acmé de son plaisir. « Lui, il a aimé, trop, peut-être, et c’est là que mes emmerdes ont commencé. » Il y a eu la police, leurs questions indiscrètes, les journalistes, le mépris des villageois. « Heureusement pour moi, Amadeo le boulanger a tué sa femme et ses trois enfants avant de retourner l’arme contre lui, quinze jours à peine après mon histoire. Les charognards ont regardé ailleurs. »

Chaque personnage va raconter tour à tour une histoire incroyable qui révélera un accroc plus ou moins profond, une vie qui a dérapé. Ce qui m’a le plus étonné c’est la liberté dans la parole de ces confessions sur des sujets particulièrement intimes. Un père respecté raconte à son fils que son seul véritable amour a été pour un homme et qu’il ne s’est jamais remis du chagrin de l’avoir perdu. Un autre que ses parents étaient frère et sœur et qu’ils ont été assassinés alors qu’il était enfant. Une autre est une prostituée qui a fui son souteneur violent. Elle a dû cacher l’argent qu’elle gagnait sou après sou, organiser sa fuite dans le secret, apprendre par cœur les chemins de randonnée qui la mèneraient de Madrid à ce coin perdu d’Estrémadure parce son souteneur « disait toujours que c’était le trou du cul du monde, une région de pouilleux où ne proliféraient que les cochons et les alcooliques ». Ce n’est pas là qu’il la chercherait.

Toutes ces solitudes, toutes ces vies fracassées vont trouver dans l’amour une rédemption. Cette part d’humanité révélée au détour d’un regard, d’une parole, d’un geste est bouleversante sans être jamais fleur bleue. Par exemple, un  enfant sauvage raconte son premier contact avec Blanca qui va l’élever. 
« Le jour où je l’ai vue pour la première fois, quand nous avons été seuls, elle est venue à côté de moi et au lieu de parler, elle a chanté. C’était la première fois qu’on chantait en ma présence, je ne savais pas qu’on pouvait faire ça avec sa bouche, chanter. J’ai posé ma main sur son cou, ça vibrait là-dedans, on avait enfermé un oiseau dans sa gorge et il cherchait à s’échapper. »

Le style très direct, parfois joliment imagé rend le roman très agréable à lire. On devine aisément que l’auteure connaît bien l’Espagne. Elle y a vécu plusieurs années et c’est le deuxième de ses romans qui se déroule en Espagne.
À lire pour se réconcilier avec le genre humain.

Nadine Dutier 
(16/01/23)    



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Bénédicte BELPOIS, Gonzalo et les autres
Gallimard

(Janvier 2023)
208 pages - 18

Version numérique
12,99
















Bénédicte Belpois
vit à Besançon où elle exerce la profession de sage-femme.
Gonzalo et les autres
est son troisième roman.