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Nathalie BIANCO

Ceux des quais


Le roman commence fort avec la seule scène de violence du roman : le jeune Malik des Minguettes à Vénissieux, guetteur depuis ses onze ans dans sa cité et gagnant précocement sa vie avec la livraison de pizzas à vélo, se fait surprendre en traître par un gros balèze et un petit nerveux venus pour le tabasser. L’adolescent connaît le scénario : ceci est un sérieux et ultime avertissement. Miraculeusement Nono, un clochard vêtu d’un grand manteau noir et d’un chapeau à plume, s’interpose déclamant à voix forte des tirades de Cyrano de Bergerac et brandissant une canne dont il sait très habilement faire usage dans des cas extrêmes comme celui-ci. Alors que les voyous surpris raillent et menacent ce vieux fou espérant le faire fuir, celui-ci commence à les frapper avec une dextérité et une précision qui les laissent sans défense. C’est en boitant et sans demander son reste que le plus pugnace bien amoché rejoindra son comparse moins téméraire déjà en fuite. Nono dont le quartier général se trouve à une centaine de mètres sur les quais porte Malik inconscient jusqu’à sa tanière. Quand allongé sur un matelas crasseux et puant la pisse sous des cartons protégés de la pluie par un grand plastique Malik retrouve ses esprits, il craint le pire. Mais ses premières frayeurs passées, le garçon comprend vite que cet épouvantail bizarre dont il ne comprend pas un mot ne cherche qu’à l’aider, faisant même chercher une amie « infirmière » pour soigner ses blessures. Si Jony, petit homme sec au blouson de cuir clouté fan du chanteur, et son acolyte Gero (pour Geronimo), un grand balèze simplet, souriant et taiseux, partis ensemble récupérer son vélo à l’endroit où on l’a agressé, l’impressionnent moins que leurs chiens, il se rend compte en voyant le gamin Six-Dix (comprendre six heures dix pour sa posture penchée) batifoler avec eux qu’il n’a rien à craindre des crocs de ces bâtards affectueux. Vava, sexagénaire originale, proprette et douce, venue le soigner à l’air frais du quai, finit de le remettre sur pieds. Par la suite, Malik rejeté par sa famille reviendra régulièrement après son travail rejoindre cette cour des miracles pour se réchauffer à l’affection de Nono et des siens. Il y fera ainsi connaissance du Russe à l’accent de la Loire, ex-taulard tatoué et balafré qui travaille le matin aux halles, dort dans sa camionnette et les rejoint souvent pour la soirée, et des « Ragondins », un couple de punks à chiens nomade passant d’une exploitation agricole à l’autre venu comme chaque année retrouver quelques semaines Nono et sa tribu. 

Roxanne, enfant de la DASS qui n’a connu que les foyers et les familles d’accueil, vient d’avoir dix-huit ans. Le jour même elle s’est retrouvée libre, livrée à elle-même avec dix-huit euros, ses papiers et une tenue de rechange dans son sac à dos, à prendre le train pour Lyon, la grande ville proche où elle n’est jamais allée. Si une fois sur place, le regard méfiant des passants, le prix de la nourriture, l’angoisse de rester dehors toute la nuit tempèrent quelque peu l’ivresse de la liberté, la jeune fille optimiste visite la ville et se décide courageusement à trouver un parc pour passer la nuit. Quand des mains tentant de s’introduire dans son pantalon la réveille en sursaut, elle se débat et prend la fuite laissant derrière elle le sac contenant ses économies et ses papiers. Elle met du temps à se remettre de sa frayeur. C’est épuisée d’avoir erré toute la journée le ventre vide que le soir suivant, en la personne de Six-Dix, le sort lui sourit. Celui dont elle pense : « Ce n'est pas qu'il soit laid. C'est qu'il y a plein de choses qui ne vont pas. Comme un dessin fait à la va-vite, qu'on a envie d'effacer et de recommencer, en s'appliquant mieux », lui fait comprendre qu’elle peut sans payer dormir en sécurité dans le bus qui fait la desserte de nuit entre la gare et la ville. Il reste à ses côtés jusqu’à ce qu’elle soit installée et que le bus démarre. Au petit matin, Six-Dix souriant est là pour l’accueillir avec en tête, croit-elle comprendre, un plan pour lui venir en aide. C’est au foyer des femmes où dort Vava qu’il la conduit. La prenant sous son aile comme une mère, Vava s’active pour qu’elle ait de quoi s’habiller, mange un repas chaud et obtienne des nouveaux papiers au plus vite. Nono et sa bande de cabossés accueilleront la « princesse » une ou deux nuits le temps que Vava lui trouve une place dans un foyer. « Elle sent au fond d’elle que, pour la première fois, de sa vie, des gens l’aiment et l’ont adoptée, sans réserve et sans condition. Elle en est tout émerveillée ». C’est alors que Malik, ébloui, la rencontre.

         Ceux des quais n’a rien d’un documentaire sociologique sur les SDF et Nathalie Bianco, pour élaborer son scénario, dépeindre ce petit monde de marginaux déglingués et loufoques et s’attarder sur chacun des membres de cette tribu magnifique gravitant autour du charismatique Nono, donne libre court à son imagination. Au croisement du réalisme et du conte, l’autrice ne boude ni la légèreté, ni les clichés, ni la fantaisie, ni un certain sentimentalisme quand cela peut servir son projet : mettre en valeur la richesse humaine et la solidarité de ces SDF que trop souvent on critique, méprise ou ignore, à partir d’une communauté restreinte et atypique de sans-toit transcendée par un Cyrano drôle et flamboyant et une figure de madone déchue à tirer des larmes. « Les invisibles des quais, eux aussi ont une vie, des aventures, des rêves, des histoires, des tourments et des passions. Sous leurs oripeaux, leur cœur palpite aussi fort que celui des autres. Eux aussi ils s’enflamment, espèrent, tombent, rebondissent, se désespèrent et aiment. C’est juste que ça n’intéresse personne. »

Tout tourne autour de l’extraordinaire Nono. Si ce clodo grandiloquent s’habille comme un épouvantail pour déclamer à tous des tirades de Cyrano de Bergerac, ce n’est pas par folie mais pour échapper à l’invisibilité, retrouver une dignité, avoir la liberté de s’exprimer et affirmer son insoumission à la société. C’est aussi bien évidemment pour le simple plaisir de jouir des mots, de la subtilité et de la beauté de la langue. Même avec ces compagnons souvent incapables de comprendre ce qu’il dit, ce magicien cultivé ne peut s’empêcher de réciter des vers ou de jouer au philosophe. Même Edmond, son chien, y a droit. Surtout quand il est heureux a remarqué Vava qui a compris que c’est pour son ami une façon pudique d’exprimer ses propres sentiments. « "Il fallait bien qu'un visage réponde à tous les noms du monde" disait Paul Éluard. C'est très mystérieux l’amour (…) Même s'il vous paraît idiot, inadapté, inconcevable, même s'il est voué à l'échec et même s'il n'est pas partagé, ça n'a pas d'importance. Même s'il ne dure qu'un instant. Il ne faut jamais regretter. (…) Mieux vaut risquer de briser son cœur que de ne pas s'en servir. » Mais, au-delà de cette fantaisie qui donne au récit son charme et facilite le glissement du roman vers le conte, ce seigneur d’un autre temps se révèle aussi et surtout un homme au grand cœur. On s’aperçoit vite que le fantasque clochard à l’autorité naturelle est pour eux tous un guide, une figure paternelle protectrice qu’ils admirent et auquel ils font confiance, doublé d’un ami qui les a acceptés comme ils sont et pour ce qu’ils sont. Et en rendant ainsi aux siens la dignité d’homme dont la société et le regard des autres les ont privés, il se grandit lui-même à leurs yeux. Le départ de Nono qui vient clore le conte, merveilleusement mis en scène, est à l’image du personnage, théâtral et terriblement émouvant.
Vava, la madone des rues, forte, déterminée et à la générosité infinie, est l’alter ego féminin de Nono. Si elle a tissé avec tous un lien quasi-maternel, le lecteur sent que son rapport avec Nono ne se limite pas à cela. Si comme tous les autres elle ressent de l’admiration pour lui, il ne l’impressionne pas. Ils semblent se connaître trop bien et depuis trop longtemps pour cela. Entre eux l’estime est réciproque et l’amitié plus profonde se double d’une évidente complicité. Vava est constamment dans l’empathie, l’attention aux autres et le don. Même si le passé de la sexagénaire ne nous est pas livré, la connaissance qu’elle a des codes sociaux, sa facilité à maîtriser le tissu d’aides associatives et les procédures administratives laissent à penser que son addiction l’a fait tomber de haut. Cela peut expliquer l’incroyable énergie qu’elle déploie pour éviter la rue à Roxanne, ce « quelque chose tombé par erreur parmi nous. Quelque chose d’un peu précieux dont il faut prendre soin ». « Tu sais, la rue c’est comme une maladie. Tu en portes les séquelles à vie et t’es jamais à l’abri d’une rechute. » La scène de son anniversaire où ceux des quais se cotisent pour lui offrir la paire d’escarpins dont elle rêve en secret, témoigne avec émotion de la place singulière que cette Reine occupe dans le cœur de tous. 

Si l’amitié, leur vénération pour Nono et leur affection pour Vava les relient autant que l’alcoolisme, la place importante que leurs chiens occupent dans leur vie affective ou la confrontation au froid et à la faim, les personnages ont tous leur vécu et leur propre caractère. Vava qui vit en foyer, Nono, le libertaire qui s’honore d’avoir lui-même refusé d’intégrer cette société barbare, le Russe qui a une double vie, les « Ragondins » qui ont choisi la route et espèrent bien trouver une ferme pour s’installer, ont un bagage et une réalité bien différents de ceux de Six-Dix, l’enfant inadapté rejeté de tous qui relèverait d’un accueil en centre spécialisé comme d’ailleurs Geronimo qui ne survit que grâce à la protection rapprochée de Jony. Le fan du chanteur n’a pas toujours été un SDF condamné à dormir sous une tente en périphérie en fantasmant sur les femmes. C’est dans le cadre de son travail d’éclaireur que, confronté à un accident particulièrement traumatisant sans aucun accompagnement psychologique, l’homme a sombré dans l’alcool pour chasser ces images qui le hantaient. La rue était l’étape suivante.  

Il est évident que Malik et Roxanne, ces adolescents à l’enfance abîmée temporairement adoptés par la tribu du grand Nono pour leur permettre de rebondir et non pour les préparer à une vie de SDF, ont comme le Russe un pied dedans et un autre dehors. S’ils jouent un rôle important d’activateurs du roman et d’observateurs privilégiés de « ceux des quais », eux sont ici en transit, au seuil de leur propre vie d’adulte. Une bonne part de la deuxième partie du livre est d’ailleurs centrée sur Roxanne, laissant entrevoir pour elle, comme pour les Ragondins et, peut-être, Six-Dix, l’espoir concret d’un avenir apaisé et souriant.       

Ceux des quais est très ancré dans notre présent immédiat. Vava parle souvent de Géraldine et ses conseils de développement personnel qu’elle suit assidûment sur les réseaux sociaux. Le Russe et Malik évoquent ensemble la dureté du travail à la tâche et l’économie souterraine de la drogue : « J’bosse 7 jours sur 7. En moyenne je pédale entre 20 et 30 bornes par jour, je touche entre 4 et 5 euros la course (…) En hiver quand ça caille vraiment, c’est dur. (…) et puis des fois on attend des plombes une course, au moindre retard on se fait engueuler par le client, par le restaurateur, si on est mal noté y’a un mouchard sur la plateforme (…) pour nous demander des comptes (...) l’année dernière j’ai eu un accident (…) j’ai eu un poignet foulé et j’ai dû changer mon vélo. Ça m’a coûté une blinde. Tout pour ma pomme. » Steve et Laurie veulent vivre et travailler près de la nature. Vava dénonce le harcèlement sexuel dans les centres d’accueil mixtes. Et Nono lors de ses joutes oratoires hebdomadaires avec un groupe d’étudiants sur le parvis de la fac est interpellé sur des sujets bien loin de son quotidien comme le patriarcat, la domination du mâle blanc, la non-binarité, se retrouvant en porte-à-faux quant au « validisme » ou à ce que lui considère comme « la culpabilité érigée en pensée ». Un jeu qui semble l’amuser, notamment quand une jeune fille l’accuse de « refuser de reconnaître sa profonde cécité aux couleurs de peau et de fuir la discussion sur ses préjugés hérités et inconscients. Éberlué, le clochard au ventre vide et aux chaussures trouées s’est vu sommé de reconnaître son privilège blanc par une jeune fille dont le coût de la tenue et des accessoires (…) était probablement proche du salaire médian français. »

Ce récit hybride entre roman et conte qui invite dans l’univers impitoyable des sans-logis, le rêve, la littérature, l’amitié, la solidarité, nous fait passer en un instant du rire aux larmes, de l’attendrissement à la moquerie et de la légèreté à la réflexion. Son écriture fluide, sensible, imagée et humoristique, sa vivacité, sa fantaisie et son inscription dans une société très actuelle, ont tout pour séduire les grands adolescents, les jeunes adultes et un large public. « Ce n'est pas parce qu'on n'a pas de toit sur la tête qu'on ne peut pas vivre des histoires magnifiques. »    

Dominique Baillon-Lalande 
(13/01/23)    



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Nathalie BIANCO, Ceux des quais
Sixième(s)

(Septembre 2022)
310 pages - 19

Version numérique
9,99
















Nathalie Bianco

Ceux des quais
est son premier roman.