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Bergsveinn BIRGISSON


Déperdition de la chaleur humaine


Deux amis d'enfance se retrouvent. Le narrateur qui se définit lui-même comme un « homme creux et sans qualité » qui « s’est anesthésié pour survivre » et « mène une vie sans contenu », a abandonné la poésie pour un travail de conférencier en free-lance assez rémunérateur qui lui a apporté le respect de ses pairs et de nombreuses sollicitations du milieu universitaire avant que la cinquantaine ne le pousse à se remettre en question. Le second, nommé « Mon ami dépressif » par le narrateur, est un poète qui a eu son heure de gloire, un maniaco-dépressif tendance schizophrène interné à l’hôpital psychiatrique suite à une mise en danger de lui-même.

Après un certain nombre de visites à son ami qui sous l’autorité d’une infirmière acariâtre et dominatrice subit des traitements aussi abrutissants qu’extrêmes, l’idée de l’aider à s’évader s’impose. « Il émanait plus de douceur féminine d’une machine à laver en panne » que de cette infirmière revêche et invasive. « C’était à se demander si, après la fermeture de la plupart des foyers pour adolescents à problèmes, les sadiques ne s’étaient pas tournés vers les hôpitaux psychiatriques. » Parvenant à déjouer la surveillance de la geôlière perverse, le tandem s’enfuit en jeep cap à l’Est, à travers les grandes étendues islandaises quasi-désertes, en direction du glacier du Hoffhell avec pour seule arme une réserve conséquente de morphine. La cavale joyeuse du début tourne court dès que les deux amis lors d’une halte aperçoivent au loin une voiture blanche entourée d’un nuage de poussière qui pourrait bien être celle de la soignante belliqueuse partie à leur poursuite. Mais comment a-t-elle deviné leur destination rigoureusement tenue secrète ? La confirmation de leur crainte quant à la Yaris blanche et sa conductrice ne tardera pas. Une traque impitoyable commence alors entre l’infirmière psychopathe, bien décidée à récupérer son patient des mains de ce dangereux ravisseur pour le ramener là où les spécialistes l’ont enfermé contre son gré pour le guérir de ses délires autodestructeurs et de ses chimères de poète tout en protégeant la société de ses crises potentielles de violence, et les deux amoureux des mots partis dans l’intention de faire le point et, à partir de là peut-être, tenter de redonner du sens à leur existence. Dotée d’une application de géolocalisation efficace, d’une conduite de coureur automobile et d’une énergie décuplée par la fureur, la sorcière ne reculera devant rien pour capturer son gibier en fuite et les affrontements successifs entre les adversaires seront violents et non sans dommages des deux côtés. Après une épopée rocambolesque en scooter des neiges sur le glacier qui les mènera tous deux à l’hôpital d’où la mégère toujours armée de son fouet à décharge électrique espère bien exfiltrer son patient pour le ramener à Reykjavik, les deux amis s’évadent discrètement, le poète poussant dans la nuit le fauteuil roulant du conférencier à la jambe plâtrée. S’ensuit une nouvelle étape le long des fjords où les rejoindront trois auto-stoppeurs : un petit garçon de cinq ans qui a perdu une de ses bottes en se sauvant de l’école pour préserver sa liberté, un autre de neuf ans qui le jour de son anniversaire part à la quête de la chaleur humaine et un troisième de douze ans qui, alors que leur voiture est en panne, déboulant sur la petite route avec un étrange véhicule bricolé à partir d’un moteur de tondeuse et de contreplaqué, les amène au village proche. « Ce qui est merveilleux avec la chaleur humaine, c’est qu’on la rencontre le plus souvent là où on l’attend le moins et rarement là où elle devrait être. Où trouver des personnes douées d’une telle force et puissance de vie dépend du plus grand des hasards » dit l’ami dépressif. Sous l’effet des analgésiques le blessé se demande si dans ce « voyage comme une chute libre, accompagné d’un rire insouciant » il ne nage pas en plein rêve. Peu à peu, les frontières entre les deux amis se réduisent jusqu’à ce qu’ils parviennent par instant à se fondre et se confondre

Quand après de nombreuses péripéties le voyage continue, c’est à trois mais avec une Mère Fouettard neutralisée (ou presque), ligotée et enfermée dans un coffre en bois. L’Ami dépressif étonnammentremis sur pied etseul encore libre de ses mouvements décide de la suite du voyage : ils prendront le ferry jusqu’à l’île de Grimsey, au nord du cercle polaire puis se rendront en mer du Groenland à l’île de Kolbeinsey, née d’une éruption volcanique sous-marine au quatorzième siècle et condamnée à disparaître...  
 
        
                       Dans Déperdition de la chaleur humaine, en compagnie des deux amis aussi dépressifs l’un que l’autre et au comportement peu commun, on passe successivement d’un hôpital psychiatrique à un road trip qui tourne à la course poursuite rocambolesque puis bascule dans l’univers surnaturel des grandes légendes du grand Nord et des sagas islandaises souvent citées.
L’infirmière sadique dite « Mère Fouettard » qui entend bien à travers son patient régler son compte à la croyance que l'art sauvera l’homme et le monde, adopte l’apparence d’une sorcière dotée de super-pouvoirs ou encore d’un esprit démoniaque effrayant capable de multiples métamorphoses au point où l’idée nous effleure parfois que celle-ci n’est qu’une projection imaginaire des démons intérieurs nés de l’esprit malade de l’un ou l’autre des poètes. Elle est celle qui porte la défense de l’ordre, du modernisme, de la raison et la logique, de façon absolue, rigide et extrême. On peut aussi y voir une image du mal ou de la mort.
Les scènes d’aventures et de combats rocambolesques, les rêves et leur interprétation qui se glissent de façon récurrente dans le récit, l’apparition des trois gamins ou des troubadours, la scène ubuesque chez l’antiquaire peu aimable, les sauvetages in extremis, s’y ajoutent rapidement pour inoculer une bonne dose d’irréalité au récit introspectif premier des deux poètes. On y perçoit facilement le désir de l’auteur d’introduire, dans ce récit très contemporain, des éléments du monde non visible qui caractérisent cette culture fondatrice des sagas médiévales d’Islande qu’il étudie, aime et connaît si bien. Ce climat d’étrangeté est accentué par les nombreux poèmes emportés par le souffle de l’écriture et les huit linogravures en noir et blanc de Kjartan Hallur (graphiste islandais) dispersées tout le long du roman, venues faire écho par ses corps ou ses figures géométriques aux nombreuses ambiguïtés du texte.

Dans ce road-trip qui flirte avec l’onirisme et le surnaturel, les seuls éléments tangibles qui entretiennent un rapport avec la réalité de cette fiction sont la description de l’hôpital psychiatrique, le personnage sympathique de l’amie du conférencier, les confidences, souvenirs partagés et échanges entre les deux écrivains sur des questions philosophiques, artistiques ou existentielles, les paysages de ce Nord-Est islandais fascinant que les protagonistes traversent, la scène des touristes japonais, l’épisode de la navigation en mer du Groenland et surtout le portrait à charge de notre société contemporaine et de ce monde moderne gouverné par les algorithmes. C’est ainsi l’ennui et le mépris de classe qui s’illustrent dans cette scène de réception où un musicien de rue vient chanter : « Le troubadour entra par la petite porte (…) Il portait une vieille veste usée même si elle gardait une certaine dignité (…) il me semblait voir enfin un être humain car les autres m’angoissaient, avec l’étoffe noire et luisante de leurs smokings, les grosses perles sur le cou gras des femmes (…) Il chantait en s’accompagnant à la guitare, texte et mélodie intimement associés (...) Je n’avais jamais entendu cet air et il me toucha profondément. J’applaudis avec enthousiasme (…) ma compagne aussi (…) Les autres invités applaudirent surtout par politesse (...) Lorsque le chanteur entama l’air suivant qui était tout aussi envoûtant, deux serveurs l’empoignèrent chacun sous le bras, tout en s’emparant de la guitare avant de le mettre dehors. Il n’était manifestement censé jouer qu’une seule chanson. Un bon moment passa et les serveurs revinrent alors avec le troubadour. Il apparut que les gens commençaient à s’ennuyer et qu’il fallait une distraction quelconque. On avait épuisé tous les commérages, les gens n’avaient plus rien à se dire du fait qu’ils ne pensaient rien par eux-mêmes. Ils le ramenèrent comme un inculpé sur le chemin du tribunal (…) il recommença à chanter ».
Dans cette critique de l'esprit du temps, du capitalisme, de l’individualisme et de l’égoïsme des gens, du repli sur soi, du rejet de la différence, du dégoût des pauvres, de la peur du conflit, de la vénalité et de la vacuité, du culte de la réussite et de la peur de la marginalité, la déshumanisation de notre société occidentale se retrouve épinglée en slogan, cernée par une formule cinglante ou développée à travers un long développement mais presque toujours avec humour : « Le point de départ du système économique est incompatible avec la chaleur humaine et celui qui veut vivre conformément à un sens profond de la justice a vite fait de faire faillite». « Puisque tout est à vendre, rien n’a plus de valeur. Respire, tu es une personne libre ». « Ce n’est que lorsque tu sauras ce qui te gouverne véritablement que tu pourras te rebeller. Mon ami dépressif poursuivit : garde sur toi le sac de métaphores et sème les à tout vent, comme la femme du dictionnaire Larousse, et ce même si aucun utilisateur ne cultive les pissenlits. » Et cette belle réponse faite par le poète à son ami qui lui reproche d’avoir dépensé en livres plus qu’ils ne peuvent se l’autoriser : « Je n’ai rien dépensé, j’ai changé de l’argent mort en pensées et sentiments vivants. »
La dégradation de la planète et du paysage y est évoquée à de nombreuses occasions comme dans ce commentaire impromptu de l’auteur : « Je m’excuse de ne pas donner ici des descriptions lyriques de fermes abandonnées, de la lumière sur les pentes ou des fraîches couleurs printanières de la terre, pour ne pas parler des carcasses de bagnoles rouillées, ni de l’herbe gluante des cimetières alors que tout était pourtant exemplaire. »

Sous ses faux airs d'aventure rocambolesque ce parcours initiatique aussi poétique que politique, où la parole, la beauté, l’art et la pensée tiennent une place essentielle, nous invite à réfléchir aux conséquences et aux transformations souvent dramatiques que nos sociétés modernes imposent aux êtres sensibles que nous sommes. Sur fond de voyage à travers l’Islande et sa culture, l’amitié, la liberté, la quête de sens, la fragilité de l’Homme, la solidarité, notre rapport à l’autre et à la nature se retrouvent ici questionnés hors des sentiers battus par un auteur qui non sans malice, comme pour faire écho au chaos du monde contemporain, a entremêlé tous ces ingrédients avec des légendes ancestrales, des poèmes, des délires et des rêves surréalistes, des champignons hallucinogènes, des dieux et démons vikings ou des références artistiques internationales à un rythme de course poursuite. On s’y perd, s’y retrouve et s’y amuse beaucoup. Un livre vif, dense, profond, sensible, troublant, amer et drôle, et surtout captivant.

Dominique Baillon-Lalande 
(12/05/23)    



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Bergsveinn BIRGISSON, Déperdition de la chaleur humaine
Gaïa

(Janvier 2023)
192 pages - 22

Version numérique
16,99


Traduit de l’islandais par
Catherine Eyjólfsson
















Bergsveinn Birgisson,
né à Reykjavík en 1971, est poète et romancier. Déperdition de la chaleur humaine est son troisième roman traduit en français