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Jo BROWNING WROE

Une terrible délicatesse



Un gala est donné par la confrérie des Pompes funèbres en l’honneur de William Lavery, dix-neuf ans, fils et petit-fils de thanatopracteurs, à l’occasion de son diplôme brillamment obtenu. Mais soudain, ce 21 octobre 1966, au Pays de Galle un terril s’effondre engloutissant sous des centaines de tonnes de débris miniers les habitations et l’école du village d’Aberfan. Bilan : cent quarante-quatre victimes dont cent seize enfants. Quand, pour faire face à l’urgence de la situation, un appel à l’aide est lancé à tous les professionnels des soins post-mortem, William part rejoindre les équipes déjà en place sans une seule hésitation. Voyant dans cette tragédie nationale l’occasion de prouver à la fois la passion qui l’anime pour ce métier et son engagement personnel dans sa mission, le jeune homme empathique peu préparé à une telle intensité émotionnelle, épuisé par l’ampleur de la tâche et le rythme d’enfer et fragilisé par l’insoutenable douleur des mères et par ce défilé de visages fracassés et de corps démembrés qui reviendront longtemps hanter ses nuits, sera progressivement submergé par la remontée de ses propres angoisses. « Quand William sort demander quels sont les parents dont la petite fille a des cheveux blonds, trois couples s’approchent. C’est peut-être ça le pire moment, lorsqu’ils viennent voir un corps, remplis d’une telle peur qu’elle en est palpable, pour s’apercevoir que finalement, ce n’est pas leur enfant. Au bout de sept heures passées dans ces conditions, William comprend le réconfort et le soulagement qu’il y a à enfin savoir où est son enfant, et qu’il ne peut plus lui arriver aucun mal. Quel est ce monde affreux où les chanceux sont ceux qui réussissent à identifier le cadavre de leur petit ? ». C’est un homme perdu, brisé, décidé à n’avoir jamais d’enfant et fuyant les vivants pour se consacrer au seul monde des morts que la jeune Gloria va retrouver. « Aberfan est derrière ses yeux, dans ses oreilles, son nez, sur ses mains, dans son sang. »

La deuxième partie du roman nous propulse dans l’enfance de William marqué par la mort de son père emporté par le cancer à ses huit ans. Sa mère, après s’être abîmée dans le désespoir et la rage, reprend les rênes en se focalisant sur ce fils unique qui constitue dès lors tout son univers. Parallèlement à cet amour dévorant et exclusif pour le petit elle développe aussi une violente animosité envers Robert, frère jumeau de son mari, qui dorénavant gère seul la petite entreprise familiale de pompes funèbres. Celle qui se bat au quotidien pour surmonter sa douleur et tourner la page en se consacrant totalement à William, ignorant que son époux sur son lit de mort avait fait promettre à son frère de veiller sur sa femme et son fils comme s’ils étaient les siens, ne supporte plus ce qu’elle vit comme une ingérence de ce sosie dans leur vie. Est-ce pour protéger le garçon de l’emprise familiale et le détourner de cette prédestination qui le pousserait à rejoindre l’entreprise funéraire Lavery et fils familiale ou pour donner toutes ses chances à son fils doté d’après son professeur de chorale d’une voix exceptionnelle, qu’Evelyn accepte de ne plus voir son fils que la seule journée du dimanche en l’inscrivant à ses dix ans dans un pensionnat religieux de Cambridge réputé pour l’excellence de ses chœurs ? Peu importe, cela semble un bon choix puisque le talent du garçon s’y trouve vite confirmé lui faisant sans attendre obtenir une place de soliste, qu’il s’y adonne pleinement et avec bonheur à sa passion pour la musique et que le gamin solitaire s’y fera rapidement un ami fidèle et sincère en la personne de Martin, un garçon turbulent mais chaleureux, drôle et loyal dont la famille nombreuse, aisée et un peu bohème l’accueillera volontiers à l’occasion. C’est à l’adolescence que tout bascule lors de la représentation du Miserere d’Allegri en fin de semestre. William décide aussitôt de quitter Cambridge et, le temps pour sa mère de trouver dans une ville du bord de mer le travail et le logement qui leur permettraient de vivre à nouveau ensemble, habitera chez son oncle et terminera son année scolaire à Birmingham. Refusant ultérieurement de rejoindre sa mère, il y restera jusqu’à la fin de ses études pour choisir ensuite une formation de thanatopracteur. C’est alors qu’il rencontre Gloria…
Les parties trois et quatre se focaliseront avec quelques flash-back sur les dix ans de la vie de William succédant au drame d’Aberfan, quand le jeune homme installé en couple avecGloria chez son oncle exerce son métier chez  Lavery et fils. Au paroxysme de sa dépression post-traumatique qui mine son couple et après dix ans de silence, il renouera avec Martin et à sa suite avec le chant.

Comme en écho à l’épisode douloureux de la catastrophe d’Aberfan en 1966 qui ouvre Une terrible délicatesse, les deux derniers chapitres de la cinquième et dernière partie du livre viennent clore le roman par le retour sur les lieux du drame une dizaine d’années plus tard de William accompagné cette fois de Gloria. Une boucle qui en se  refermant pourrait permettre à William de sortir de la spirale infernale où il s’est enfermé en laissant enfin les morts dormir en paix au cimetière et la vie reprendre ses droits comme les parents de la cité minière l’ont fait avant lui en rebâtissant l’école, l’église et les maisons du village pour accomplir leur deuil et se reconstruire un avenir possible.« Tu ne crois pas, lui dira alors Gloria, que les choses ne restent pas telles quelles, pour le bien de toutes les personnes qui doivent continuer à vivre ici ? »


Si elle se retrouve assez rarement prise comme sujet par la littérature contemporaine, la profession de thanatopracteur qui dérange par ses liens avec la mort mais qui rend le corps des défunts le plus proche possible de ce qu’ils étaient vivants afin de faciliter les adieux pour la famille, reste toujours chargée de mystère et fascine.  Jo Browning Wroe, elle-même fille d’un embaumeur, a choisi pour son premier roman de réparer cette omission. « Cet homme a été aimé, et même s’il n’y a plus personne pour le pleurer, c’est toujours quelqu’un. Les embaumeurs doivent croire que les gens comptent. Sinon pourquoi viendraient-ils tous les jours travailler ? Mais si à travers la description précise et minutieuse des différentes étapes techniques pratiquées par l’embaumeur elle offre à cette profession si mal connue une place d’autant plus incontestable que pour le héros s’occuper des morts est une vocation et une mission, Une terrible délicatesse s’apparente davantage au récit d’initiation qu’au roman de métier. Cette histoire taille aussi la part belle à la musique et au chant, pour lesquels William quand il évoque ses années au chœur de Cambridge, la chanson galloise Myfawny ou bien évidemment le Miserere d’Allegri qui servira de fil rouge à l’ensemble du texte, témoigne d’ailleurs de la même approche quasi mystique.

Bien que ce premier roman ne soit pas à la première personne, le fait que l’ensemble des événements ou situations qui nous y sont rapportés se concentrent exclusivement sur William et son existence de ses huit à ses vingt-huit ans, à travers son seul ressenti personnel, l’apparente très naturellement au récit d’apprentissage. William, être sensible et replié sur lui-même qui peine à se confronter à la réalité, se montre capable, quand il se trouve acculé à l’accepter, à se montrer avec ses proches d’une brutalité verbale, d’un égocentrisme et d’une obstination hors normes par la violence et la charge passionnelle qu’il y introduit. Ce n’est pas dû, malgré la reconnaissance de ses talents à un sentiment de supériorité qui parasiterait sa vision sur le déroulement des faits et entraverait sa compréhension des autres et son jugement mais au poids de l’angoisse qui, à l’exception des moments où il chante et s’occupe des cadavres, l’étreint en permanence, à un étrange sentiment d’impuissance voire de culpabilité qui en se conjuguant génèrent une rage contenue presque enfantine. De son arrivée à Cambridge à la séparation avec sa femme, les choix de William s’avèrent souvent des non-choix, impulsifs et non fondés sur l’analyse ou la réflexion et prenant des allures de panique et de fuite. Et l’épisode terrible de la catastrophe d’Aberfan avec son cortège de fantômes qui ne cessera de le hanter ne fera que révéler sa fragilité et la souffrance qu’il tente, grâce à une vie routinière et bien réglée et à son métier hors du champ du et des vivants, de contenir.
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Mais si ce garçon complexe, replié sur lui-même et aussi toxique avec les autres qu’avec lui-même provoque chez le lecteur des sentiments ambigus, l’autrice en l’entourant de l’amour sécurisant d’Evelyn, Robert, Gloria et Martin lui offre constamment des ouvertures pour sortir de son enfermement. Si William et Evelyn entretiennent une relation aussi chaotique, c’est qu’ils sont pareillement des êtres de passion, aussi exclusifs, exigeants et maladroits l’un que l’autre. En fait la relation d’Evelyn à son fils n’est que la répétition de celle qu’elle avait avant avec son mari quand face à la complicité intime et forte qui unissait les jumeaux elle n’y voyait qu’une limitation de l’amour que Paul lui portait tout en culpabilisant d’être elle-même incapable de l’aimer sans réserve.  Et voilà que depuis la mort de Paul, la présence de son sosie chaque dimanche non seulement ravive sa douleur de veuve (pourquoi lui et pas l’autre ?) mais lui fait craindre que William en manque de père ne finisse par s’attacher à Robert plus qu’à elle. Evelyn saura par la suite avec l’instauration entre eux d’une certaine distance se montrer non plus aimante car elle l’a toujours été intensément mais plus apaisée dans ses relations avec la vie et les autres, plus indépendante et plus équilibrée. De son côté William se montre aussi possessif envers cette mère qu’il adore que prisonnier de l’amour qu’elle lui porte mais n’a pas les clés du comportement qu’il trouve injuste de celle-ci envers cet oncle si bienveillant qui est maintenant le seul lien qui leur reste avec le père. De l’amour de Gloria et de ses diverses qualités William ne doute pas un instant mais, sous-estimant l’amour et la détermination de celle-ci, c’est son incapacité à maîtriser ses démons à lui et la peur de la blesser qui lui font prendre la fuite. Robert et Martin sont les plus belles figures de ce roman. Ils correspondent tous deux parfaitement au titre anglais du roman A terrible kindness, « kindness » signifiant « gentillesse et bonté » en français. Quand Robert joue le rôle d’ange gardien pour William, avec une constance, une solidité et une tendresse sans faille, Martin, son fidèle ami de Cambridge, complice, drôle, courageux, généreux et aussi ouvert aux autres que William est introverti sera avec Gloria et la musique l’instrument de sa reconstruction. « Parfois, nous donnons le meilleur de nous-même, parfois nous donnons le pire. Ça s’appelle être humain » explique-t-il à son ami en pleine crise de culpabilité.

À travers le personnage de Robert qui vit depuis longtemps en couple clandestin avec son collègue de travail Howard et à travers le séjour de Martin et William au prestigieux collège religieux de Cambridge où le chant et la découverte de l’amitié aident à surmonter l’usage des sévices corporels encore en vigueur dans les internats anglais de cette époque, l’autrice introduit avec finesse le sujet de l’homosexualité considérée comme un crime dans la société anglaise jusqu’en 1967.
Une terrible délicatesse questionne la mort sous tous ses aspects, professionnel avec le maquillage effectué par les thanatopracteurs dont certains pensent qu’il ne fait que nier la mort et son empreinte sur le visage et d’autres qu’il  permet aux familles un adieu plus serein, collectif avec l’évocation des écoliers retrouvés méconnaissables et amputés sous les gravats lors de la catastrophe d’Aberfan, individuel avec le décès accompagné ou brutal d’un père, d’un époux, d’un frère, volontaire avec le suicide choisi par un des choristes de Martin. Sont aussi pris en compte ici la douleur qu’elle provoque, celle éprouvée par les mères des gamins morts dans leur salle de classe, celle d’Evelyn, Robert et William au départ de Paul, le traumatisme post-Aberfan pour William et les autres volontaires qui l’entouraient et le deuil qui pour chaque personne qui a perdu un être cher prend du temps. Mais pour maintenir l’équilibre entre noirceur et lumière l’autrice introduit également dans son roman ce qui à terme permet au deuil de s’atténuer comme l’acceptation, la résilience, le pardon, la beauté de la musique et des couleurs, l’instinct de vie, les petites joies et l’importance de la solidarité, l’amitié et l’amour qui nous relient les uns aux autres.

Ce roman initiatique qui avec des mots justes rend hommage aux enfants victimes du drame qui s’est vraiment déroulé à Aberfan en 1966 sans pour autant en faire son sujet principal, parvient de façon non chronologique et emmêlée mais avec une tension dramatique soutenue, une belle sensibilité, une distance respectueuse et des ellipses pudiques à évoquer la mort, l’amour et la vie sans surjouer l’émotion. Avec un positivisme certain, Jo Browning Wroe nous esquisse même pour son héros traumatisé mais bien entouré un nouveau départ voire une guérison et un avenir possiblement apaisé et heureux.
Mettre le Miserere d’Allegri et ses voix d’anges en fond sonore pour accompagner la lecture de la scène initiale d’Aberfan avant de suivre William Lavery l’embaumeur de sa descente en enfer à sa résurrection est une expérience à faire.       

Dominique Baillon-Lalande 
(22/03/23)    



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Lectures







Jo BROWNING WROE, Une terrible délicatesse
Les escales

448 pages - 22

Version numérique
14,99




Traduit de l'anglais par
Carine Chichereau












Jo Browning Wroe
a grandi dans un crématorium en Angleterre.
Une terrible délicatesse
est son premier roman.