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Chico BUARQUE


Ces gens-là


Rio de Janeiro, novembre 2018. Manuel Duarte est un écrivain sexagénaire en chute libre dans sa vie affective qui a eu son heure de gloire à la parution de son premier roman au succès international que ses onze livres suivants n’ont pas complètement confirmé. Le public toujours friand de nouveauté semble passé à d’autres amours, ses titres ne se trouvent plus sur les rayons des librairies et financièrement il est au fond du trou. L’opulence et le succès sont derrière lui et il plonge lentement dans la dépression. Après un certain nombre de loyers impayés il se retrouve en passe d’être expulsé de cet appartement du riche quartier Lebon que la célébrité et l’enrichissement rapide lui avaient permis de louer après son divorce.
C’est Petrus, son éditeur, qu’il sollicite en premier. « J’ai déjà dépensé l’avance que vous m’avez généreusement accordée, et j’essaye maintenant de trouver le calme nécessaire pour ébaucher un ouvrage sur lequel je travaille sans relâche. » Mais l‘éditeur, pas dupe des cinq ans de silence de son poulain, se contente de lui conseiller de soumettre à Maria-Clara, son ex-femme, encore correctrice et traductrice pour sa maison d’édition, ce qu’il aurait déjà écrit afin qu’il puisse juger sur pièces et débloquer éventuellement quelques fonds. Le hasard remet aussi sur sa route Fulvio, un ami d’enfance devenu avocat et marié à une riche héritière dont un des clients connaît un producteur de Los Angeles qui pourrait éventuellement être intéressé par un synopsis en anglais pour un film à petit budget.
L’auteur aux abois, espérant peut-être ainsi renouer avec le « fils fragile et décalé » qu’il a eu avec Maria-Clara, se décide alors à reprendre contact avec celle dont il a partagé la vie pendant treize ans. Bien qu’elle se soit lancée dans la traduction de l’œuvre complète de William Shakespeare en brésilien, celle-ci accepte sans hésiter de reprendre son rôle de correctrice pour lui et lui propose le couvert et le canapé du salon pour lui laisser le temps de se retourner après son expulsion. Elle lui demande en échange de sortir le labrador du fils lors de ses déambulations journalières dans la ville ou sur la plage. De Rosane, celle qui lui a fait quitter sa femme et court maintenant d’autre lièvres à la fortune plus assurée, il ne peut rien attendre d’autre que des parenthèses sexuelles lors de ses rares moments de disponibilité.
C’est alors que Manuel est sauvé de la noyade en mer par le maître-nageur Agenor, « un Noir costaud » de la favela du Vidigal marié avec la jeune Rebekka, une juive ashkénaze hollandaise avec d’attendrissantes taches de rousseur. L’écrivain, son fils et même Maria-Clara intégreront Agenor et Rebekka dans leur vie comme ils l’ont fait précédemment avec Laïla, l’infirmière venue à domicile sur recommandation médicale s’occuper de Maria-Clara sujette à de fréquentes et graves crises d’angoisse.
Quelques mois plus tard, l’écrivain verra le bout du tunnel quand, à l’occasion d’une commémoration nationale opportune, Petrus décide de ressortir son ancien best-seller en édition de luxe illustrée et imprimée en tirage limité. Les ventes dépassant largement les bénéfices escomptés, il accompagne ce succès commercial imprévu par une importante réimpression de l’édition classique du roman pour répondre à la demande d’un public moins argenté. Ce sera la bouée de sauvetage permettant à Duarte, remis ainsi à flot financièrement, de renouer avec la considération et une vie sociale plus en accord avec son statut. Cela suffira-t-il à extraire le soixantenaire de la profonde dépression dans laquelle il a plongé ?
    
                  Chico Buarque est un auteur malicieux qui sous couvert du schéma assez classique aujourd’hui des fausses mémoires et de l’expression de l’angoisse existentielle d’un écrivain en panne d’écriture, nous amène résolument ailleurs. Si bien évidemment Ces gens-là nous parle avec justesse d’écriture littéraire, du monde de l’édition et du rapport ambivalent et aléatoire mais essentiel qui unit celui qui écrit et son lectorat, sous une forme éclatée (genre épistolaire, journal intime, messages téléphoniques, courriels, mises en demeure administratives, articles de presse, récits de rêves et même des dialogues), traduisant parfaitement la perte de repères, le chaos mental et l’effondrement de Duarte pendant cette période difficile de dépression et d’enfermement social, le roman s’attache  aussi et surtout à dépeindre en parallèle la désagrégation sociale de sa ville et plus globalement l’évolution violente de la société brésilienne de novembre 2018 à septembre 2019 sous la présidence d’un Jair Bolsonaro, jamais directement cité. « Un gouvernement de connards et de fils de pute » comme l’appelle Maria-Clara tandis que Rosane impressionnée par le leader a commandé une statue dorée du président à taille réelle pour l’installer dans son salon.  « Certains matins, je baisse les volets pour ne pas voir la ville, tout comme autrefois je n’osais pas regarder ma mère malade. (...) Je sais qu’il y a des enfants des favelas qui plongent et jouent dans l’égout du canal qui relie la mer à la lagune. Je sais que dans la lagune les poissons meurent asphyxiés et que leurs miasmes pénètrent les clubs privés, les palais suspendus et les narines du maire. Je n’ai pas besoin de les voir pour savoir que des gens se jettent des viaducs, que les vautours guettent et que dans les favelas, la police tire pour tuer » commente Duarte. « À partir d’aujourd’hui, par décret présidentiel, je suis autorisé à avoir quatre armes à feu chez moi » se moque-t-il aussi. La confrontation que Buarque provoque dans son roman entre le quartier huppé de Leblon à l’opulence aussi ostentatoire que protégée par des barbelés, des codes ou des gardiens et celui de la favela de Vidigal aux conditions sanitaires et sécuritaires inexistantes où la pauvreté, la drogue et la délinquance font des ravages, est à ce sujet évocatrice. La violence, la peur et la haine se retrouvent bien sûr chez l’élite blanche sécurisée et confite dans son égoïsme comme chez les Noirs descendants d’esclaves victimes de ségrégation et d’injustices sociales dont certains appellent à la vengeance. « C’est une balle qui l’a touché au front (…) Après qu’il s’est calmé, les flics continuent à lui tirer dessus, au ventre, à la poitrine, au cou, à la tête, ils le tuent plusieurs fois, comme on tue un cafard à coup de savate, sous les hourras et les applaudissements des spectateurs qui descendent des immeubles (…) la police ne parvient pas à empêcher les badauds de frapper le corps à coups de pied. »
C’est un Brésil hanté par ses vieux démons (le racisme, l’homophobie, la dictature et le fanatisme religieux) que, hors toute ambition réaliste et pamphlétaire mais de façon détournée avec un regard distancé et beaucoup d’auto-dérision et d’humour, Chico Buarque, comme pour souligner l’absurdité de cette tragi-comédie mortifère, dessine à travers des scènes à la fois grotesques et mouvementées. Certaines ne sont pas sans nous rappeler le Dona Flor et ses deux maris de Jorge Amado adapté au cinéma par Bruno Barreto en 1976 sur une musique de Chico Buarque. On y retrouve chez ces deux écrivains la même sensualité truculente, le culte du corps si prégnant au Brésil, le monde des prostituées et le commerce qu’elles font de celui-ci et plus généralement une forte présence des femmes et de la sexualité venues se superposer au tableau social et à la satire politique. Non sans provocation Duarte écrit ainsi : « Les nuits d’abandon, je vais aux putes, que je paye le double pour baiser sans capote, ou que je paye le triple pour ne pas baiser et leur faire écouter de la littérature ». Par contre si Jorge Amado vantait à son époque les vertus du syncrétisme religieux du « petit peuple de Bahia », chez Chico Buarque  la religion évangélique, ses travers douteux et son poids sur la population de Rio mais aussi plus globalement sur la politique brésilienne actuelle se retrouve nettement pointée du doigt.

La porosité entre réalité et fiction dans Ces gens-là s’impose et les rêves, nombreux, qui ne sont pas ici des parenthèses mais s’intègrent au récit, ajoutent une note onirique au roman, comme un discret hommage à l’argentin J-L Borges qui croisant surréalisme et psychanalyse « faisait œuvre de ses cauchemars ».

La fresque de personnages qui entoure l’écrivain égocentrique et phallocrate que Rosane sa maîtresse traite de minable et d’asocial est nourrie, diversifiée et haute en couleur. Si les femmes, entre la lumineuse et perspicace Maria-Clara qui sur la fin parvient à nous surprendre et la sulfureuse Rosane au franc parler aussi drôle que peu recommandable, mais aussi Laïla l’infirmière dont le lecteur peine à deviner les intentions et la jeune Rebekka aussi curieuse que vive, intelligente et engagée, ont ici plutôt le beau rôle ce n’est pas le cas des hommes. Si Petrus l’éditeur s’avère finalement le seul homme honnête de cet entourage hétéroclite, le beau maître-nageur noir de la favela fort serviable de prime abord se révèle assez vite possessif avec sa jeune femme, ambitieux, un brin macho et facho. Enfin du psychiatre-gourou suivant Maria-Clara au pasteur douteux, de Fulvio, l’ami d’enfance, à Napoléon, l’homme d’affaires épousé en deuxièmes noces par Rosane, les autres personnages masculins appartiennent à la classe des riches dominants et fascistes véreux, caricaturaux et inquiétants. Et quand Buarque leur attribue des rôles de pouvoir, c’est pour mieux les miner de l’intérieur en s’amusant à les faire intervenir de façon ridicule dans des scènes incongrues comme celle du  quiproquo sur l’identité du mort lors d’un enterrement dans la famille de son vieil ami perdu de vue, délirantes comme la première rencontre de Duarte avec Kovaleski l’éminent psychiatre ou l’histoire du pasteur Jersey et son goût pour les voix d’anges, ou simplement grotesques comme le portrait de Napoléon, ce brillant homme d’affaires mafieux amant de Rosane que nous ne découvrons qu’à travers le prisme de ses performances sexuelles ou ses inquiétudes de père pour un fils « pédé » pas très malin.  

De la critique aussi subtile que mordante du Brésil actuel au portrait plein de dérision de l’auteur dépressif, Chico Buarque, en excellent conteur et en humoriste décapant, parvient au-delà de la noirceur de son sujet et de l’inquiétude ou de la colère qui le sous-tend à nous faire souvent sourire. « Une loi interdit les animaux sur la plage, mais je crois que l’agent de la police civile ferme les yeux sur les chiens de race et les maîtres avec pedigree ». Si la farce comme la réalité qui la nourrit est sombre et féroce, la distance qu’il instaure avec son sujet et la malice avec laquelle il le traite apportent à Ces gens-là une modernité et un charme qui loin d’émousser le tranchant de sa lame et nuire à son efficacité la renforcent. Le message passe parfaitement, la dénonciation de l’ère Bolsonaro est sans ambiguïté, l’authenticité de l’amour de Buarque pour Rio et sa peine de voir sa ville ainsi mise en péril sont palpables et c’est avec talent que l’écrivain à travers ce roman dispersé façon puzzle nous embarque à ses côtés dans le dédale des rues de Leblon ou Vidigal et son chaos ambiant. L’artiste brésilien engagé depuis la fin des années soixante contre la dictature militaire puis soutien de Lula da Silva, ayant à plusieurs occasions vu ses chansons ou ses pièces de théâtre censurées est devenu expert du contournement. L’immersion du lecteur dans la vie quotidienne de l’ancienne capitale du pays abîmée par l’autocrate nostalgique de la dictature militaire de 1964 est totale.
L’émotion, la révolte, la peur et le rire s’entremêlent et c’est admiratif et conquis que le lecteur émerge de cette tragi-comédie sociale aussi vive qu’effrayante.      

Dominique Baillon-Lalande 
(30/05/23)    



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Chico BUARQUE,  Ces gens-là
Gallimard

(Février 2023)
168 pages - 20

Version numérique
14,99


Traduit du portugais
(Brésil) par
Mathieu Dosse
















Chico Buarque,
né en 1944 à Rio de Janeiro, est compositeur et chanteur, dramaturge et romancier.


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