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Catherine POULAIN


L’ombre d’un grand oiseau


Ce livre est inclassable. Car s’il y a beaucoup d’éléments autobiographiques, c’est une autobiographie sans chronologie, sans ordre apparent. Ce sont en quelque sorte des réminiscences poétiques.

L’autrice est une femme qui a fait des métiers très durs, souvent réservés aux hommes (marin pêcheur en Alaska) ou saisonnière agricole. Comme si son corps devait se confronter à plus fort que lui. Un corps de fauve, dit-elle. Un corps indomptable dont même la mort ne veut pas… qui ne connaît pas le repos. Elle refuse « l’assoupissement du corps ».  Elle fait sienne cette citation de Gide : « Je ne souhaite pas d’autre repos que le sommeil de la mort ».

C’est une femme éprise de liberté, qui fuit les humains mais recherche les animaux dont elle se sent très proche. Elle recueille souvent des oiseaux, quel emblème de liberté ! Et des oiseaux carnassiers de préférence. Même si la plupart ne survivent pas, elle les soigne avec passion. Elle semble même s’identifier à eux. Elle soigne une fauconne borgne pendant quelques semaines puis ouvre la cage.
« Elle voulait partir. Elle voulait voler à nouveau. Et moi j’avais peur que le chagrin la tue. »

Son plus ancien souvenir de très jeune enfant – elle ne parlait pas encore – c’est une mouche qui se débat dans un creux de sable et qui retombe toujours au fond du trou. Cela lui fait de la peine, elle aimerait l’aider mais ne sait pas. Des enfants interviennent, écrasent l’insecte pour rassurer la petite fille dont les sanglots redoublent. « Tout est de ma faute déjà. »
Elle raconte son enfance dans un petit hameau des Alpes, son père pasteur, ses quatre sœurs, les étés en Bretagne auprès des grands-parents, l’école qu’elle redoute. Dans ses cahiers, elle recopie cette phrase : « Plus je connais l’homme et plus j’aime les bêtes. » Elle recueille les petits merles tombés du nid et s’entoure d’animaux : hérisson, mouches, tortue…
Elle aimerait être un garçon pour devenir guérillero ou garde forestier. Ses départs, ses séparations, partir pour se fuir elle-même vers la route, vers l’océan. Les Rocheuses, l’Ontario, Québec, la mer de Béring, des températures à -30°.

L’autrice résume le propos du livre dans ces quelques passages ;
« Sauvagerie perdue, ne l’ai-je jamais connue, si ce n’est dans mes rêves. Où sont mes crocs et que sont devenus mes serres ? Mes ailes ? […] Animalité fantasmée, mon "humanité" pathétique. Le fauve, je le voulais, ma chair, l’oiseau sa délivrance, et sans cesse j’aurais basculé de l’un à l’autre, cherchant la fusion impossible des êtres, m’en arrachant pour un essor qui toujours me lâchait en vol. Éternelle, dualité entre l’anima et l’animalis, part immatérielle du vent contre la violence du feu, celle de l’âme et du corps, le souffle et le charnel. […] Jamais je ne pourrai m’affranchir de moi-même, de ce corps trop humain. […] Où se trouve la frontière entre la bête et moi pour la franchir enfin ? »
« Mon âme c’est mon ventre, ma seule mémoire mes entrailles et celles de l’animal en moi. »

Ses nuits sont visitées par des scènes d’apocalypse.
« J’ai rêvé de camps et leurs barbelés, d’un halo de miradors, uniques phares dans la nuit glacée, de peuples qui avancent sous un ciel de cendre, fuyant les décombres d’un horizon ensanglanté. L’innommable. L’épouvante et le non-retour. J’ai rêvé de feu, Alep, Kaboul, Mogadiscio, Gaza… Ravages. J’ai rêvé d’autres enfermements dont le corps en était les murs, maladie, folie. Forteresse. Pas d’issue. Oiseaux englués dans la marée putride. Et les images tournaient en boucle, à l’infini, éternel, recommencement. […] Quand les rêves de la nuit deviennent plus prégnants que la réalité du jour. »

Cette femme est une écorchée vive. Ses mots, sa prose poétique le crient sans cesse. C’est un texte très fort et bouleversant.

Nadine Dutier 
(13/09/23)    



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Lectures







Catherine POULAIN, L’ombre d’un grand oiseau
Arthaud

(Août 2023)
192 pages - 18 €

Version numérique
12,99 €








Catherine Poulain
L’ombre d’un grand oiseau est son troisième roman.

Bio-bibliographie
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