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Antoine CHAINAS


Bois-aux-Renards


Il a voulu aller trop vite, il a cru que la parole était morte.
Mais tout ce qui existe n’est pas mort. Or la parole existe.
Donc elle n’est pas morte. C’est là son pouvoir immense :
Hyppolite l’a sous-estimé. Le monde n’existe que parce
qu’on en parle.
Admète dans Le Bois-aux-Renard

« Un
An 01

Au commencement étaient les hommes. Puis vinrent les armes et la chasse. Ensuite il y eut l’accumulation, et l’on bâtit des routes et des abris.
La femme alors que le prix des choses était déjà fixé. L’accumulation devint multiplication, il fallut restaurer l’équilibre ancien.
Ainsi fut créé l’animal. On l’appela vie, mais son œuvre était mort.
Extrait d’un carnet retrouvé dans un hameau du Haut Pays. Plusieurs pages arrachées en tête de volume suggèrent des hésitations. L’ouvrage s’intitule Bois-aux-Renards (Contes, légendes et mythes). »

Le roman commence par ces mots nous introduisant dans les « paroles d’un mythe », d’un conte ou d’une légende, à votre guise. En fait tout commence par le réalisme d’une série noire, d’un côté les Beltran, Yves et Bernadette, tueurs en série, en combi Volkswagen, qui trucident çà et là ; d’un autre côté, Tina, la mère, et Anna, sa fille, qui ne semble pas bien d’aplomb comme on dit dans le sud, couple allant de camping en camping, semblant fuir les amants de Tina ou autre chose, surtout quand deux mafieux se présentent à la caravane. Nous sommes là sur l’asphalte du roman réaliste road-movie et ses parkings bitumés de supermarché où l’on accumule et accumule encore, les biens, les homicides ou les amants.

Anna surprend les Beltran, les corbeaux, en train d’achever une de leurs victimes. Elle prend la fuite dans le Bois-aux-Renard, poursuivie par Yves, l’homme à tête d’oiseau. Le couple tueur, désireux de quitter le lieu de leur forfait pour ne pas être repéré, s’échappe avec leur combi, vers le même bois. Là, vit une communauté dans un hameau, en marge du monde, de « chasseurs cueilleurs » qui vénèrent une sorte de Dieu-Nature, dirigée par Admète. Un insoumis à la vie moderne, chef et aède, et sa compagne, Hermione, guérisseuse, dont on ignore le lignage, mais qui serait bien une Atride. Là, le roman quitte le bitume, pour entrer dans le chemin de terre des contes et légendes, voir le layon du mythe.

Admète organise de véritables grandes dionysies où l’on boit du carbonat, qui sont d’une plus grande pompe que les petites, organisées par Yves et Bernadette lors de l’exécution d’une victime. Admète y raconte des légendes et le carbonat amène à l’extase et à l’effroi, Eros et Thanatos se mêlent, et l’homme, et l’animal. Anna de son côté rencontre Chloé qui apprivoise des renards et dans sa tête tout se mélange, « elle semblait vivre dans un monde où se mélangeaient passé et futur, fiction et réalité, faits réels et chimères ». Tout comme le récit où la narration d’une péripétie est tronçonnée par une autre péripétie écrite, elle aussi, lambeau par lambeau. Un récit où les personnages se composent et se décomposent en allant vers leur destin, un récit qui livre peu à peu leur genèse en narrant le présent. Tout comme le vocabulaire où se mêlent langage familier et soutenu, qui pourrait paraitre précieux, mais qui n’est que celui du langage scientifique et philosophique.

Un roman qui a un pied dans le naturalisme et un autre dans le conte cruel, qui est une parole singulièrement noire. Pour faire référence à l’actualité c’est un roman outre-noir qui dégouline de sang et de mort.

Michel Lansade 
(18/05/23)    



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Noir & polar







Antoine CHAINAS, Bois-aux-Renards
Gallimard / La noire

(Janvier 2023)
528 pages - 21

Version numérique
14,99








Antoine Chainas
est né en 1971. Il a reçu le Grand prix de littérature policière 2014 pour Pur. Il a publié six romans en Série Noire. Bois-aux-Renards est son premier roman dans La Noire.