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Marie CHARREL


Les Mangeurs de nuit


>L’incipit de ce livre décrit en une page, de manière magistrale, l’attaque d’un ours blanc sur une femme, et promet au lecteur aussitôt séduit une lecture rare par l’histoire contée et par un style somptueux qu’illustrent fort bien les premières phrases : « Elle lève les yeux au ciel et le nuage d’albâtre s’abat sur elle telle une tempête de neige. Un tourbillon de nacre, le baiser du colosse d’ivoire ; elle comprend, dans la violence de l’instant, qu’il s’agit d’un animal. »

L’action se déroule en Colombie-Britannique (province la plus occidentale du Canada dont la plus grande ville est Vancouver) de 1926 à 1956, et permet de suivre les destins croisés d’Hannah et Jack, les deux principaux personnages. Hannah est la fille d’Aika, Japonaise arrivée en 1926 en tant que « picture brides » ou fiancées sur photo ; Jack surveille les cours d’eau pour y compter les saumons car il exerce la profession de « creekwalkers », au service du ministère des Océans qui définit les quotas de pêche à partir de ses relevés. Ces deux êtres singuliers, taiseux et solitaires, ont souffert ; intimement liés à la mère-nature, ils vont connaître une relation platonique d’une indicible profondeur, une relation salvatrice pour l’un comme pour l’autre. Les personnages secondaires, souvent de la génération précédant celle d’Hannah et de Jack, magnifiquement campés, se révèlent tout aussi attachants que les deux héros.

En toile de fond, l’Histoire avec un grand H, et plus particulièrement celle d’une immigration japonaise au Canada qui, avec la Seconde Guerre mondiale, vire au cauchemar pour les immigrés avec l’internement et l’expropriation de plus de 20000 Canadiens japonais (des extraits d’articles de journaux donnent la mesure de la phobie antijaponaise à l’œuvre). Plus heureuses, les histoires japonaises et indigènes, sous forme de contes et légendes, offrent la magie d’un univers où, par exemple, « les animaux possèdent un esprit semblable à celui des hommes » qu’ils peuvent aider sous certaines conditions et dans une belle symbiose avec la nature. Un univers heureux qui semble tout proche, à portée de main, n’était la vilénie humaine qui, d’un moment à l’autre, peut se manifester et tout détruire. Ces histoires sont douces à raconter comme à écouter, elles se transmettent « pareilles à de petites fées errant dans l’immensité du ciel, perdues, jusqu’à ce qu’elles rencontrent un conteur disposé à les libérer par ses mots. », de petites fées car elles guérissent du mal-être et imprègnent ce récit où s’entremêlent réalité et fantastique.

Loin de suivre l’ordre chronologique, la narration peut faire des sauts dans le temps, parfaitement indiqués par les datations des chapitres concernés, ou alterner entre Hannah et Jack, évitant ainsi toute monotonie et donnant à l’ensemble du récit un rythme très vivant. Combinée à la beauté du style, à la fois poétique et précis (et oui, cela se peut !), cette structure narrative contribue au charme envoûtant du livre de Marie Charrel.

Au terme des parcours de Jack et Hannah semés de sérieuses embûches, voire des persécutions infligées aux Japonais dans le cas de la seconde, la conclusion de ce roman puissant, qui prône une belle fraternité, suggère tout naturellement l’amour des mots et de la poésie : « Hannah prend conscience de l’extrême fugacité des choses. De leur fragilité. (…) Celle de leur vie à tous. (…) Contre cela, l’évanescence des êtres, l’effacement des corps et des passions en un battement de cils, Hannah n’entrevoit qu’un seul remède : les mots. »

Dominique Godfard 
(12/06/23)    



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Lectures








Marie CHARREL, Les Mangeurs de nuit
L'observatoire

(Février 2023)
208 pages - 18










Marie Charrel
Journaliste et romancière


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