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Kevin CHEN


Ghost Town


« Un être plein de trous, c'est ce qu'il était, sa bouche se refusait à dire ces choses du passé couchées sans ordre dans ses carnets, il faisait mine de les avoir oubliées mais elles s'étaient logées dans tous ces trous qu'il portait en lui. Si une brèche venait à s’ouvrir, il s'en déverserait des histoires en quantité. »

La brèche s'est ouverte et cet étrange et foisonnant roman, cruel et violent, nous raconte l'errance de Tienhong Chen, peut-être alter ego de Kevin Chen, qui, à peine sorti de prison en Allemagne, retourne dans son village natal au centre de Taïwan. Il y arrive le jour de la fête des fantômes. Ce jour-là on célèbre les défunts en leur préparant à manger comme s'ils allaient reprendre leur place au sein des vivants. Tienhong, encore très jeune, se sent lui aussi comme un fantôme dont on espère le retour tout en le redoutant. Les fantômes font peur et dérangent les vivants.

Tienhong, sans en être conscient, revient sur les lieux des premières années de sa vie, comme un revenant, pour demander des comptes, sur la vie et la mort de son père dont les funérailles ont déclenché son bannissement par sa mère qui semble le haïr ; sur le suicide de sa plus jeune sœur, sur la disparition de son ami, un jeune voisin. Il veut comprendre la haine de sa mère et de la société taïwanaise à son encontre et à l'encontre de tous ceux, comme lui, homosexuels.

Les chapitres alternent les récits à la première personne des membres de la famille Chen. Le narrateur s'adresse souvent à T, son amant allemand, qu'il a tué. Les souvenirs de sa vie à Berlin et de ses vingt premières années de vie à Yongjing remontent peu à peu et se reconstituent comme dans un roman policier les motivations et les agissements des protagonistes.

Petit à petit, chapitre par chapitre, le lecteur, fantôme errant dans les souvenirs mêlés des Chen, une fratrie de sept enfants : cinq sœurs malmenées par leur grand-mère, la belle-mère de leur mère, et par cette dernière, violente et qui n'aura d'amour que pour le sixième enfant, enfin un garçon, Tienhong venant après lui.

On découvre au fur et à mesure les quatre sœurs encore vivantes, portant dans leur vie d'adulte les stigmates des traumatismes de l'enfance et la vérité sur le suicide de la plus jeune.
« La vie de ses sœurs lui faisait penser à du bacon qu’on jette dans un wok : c’est rose et tendre, mais ça crépite et envoie de la graisse bouillante de tous les côtés dès qu'on le jette dans l’huile. »

Plongé dans la complexité des vies évoquées comme dans le brouillard qui accompagne traditionnellement les fantômes, le narrateur va conduire le lecteur à recomposer avec lui les événements tragiques de sa vie, c'est passionnant, plein de rebondissements ; on peut dire que Kevin Chen, s'il ne ménage pas le lecteur, ménage ses effets !

Sylvie Lansade 
(31/08/23)    



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Lectures







Kevin CHEN, Ghost Town
Seuil

(Août 2023)
432 pages - 23


Traduit du chinois
(Taïwan) par
Emmanuelle Péchenart








Kevin Chen,
né à Taïwan,
vit maintenant à Berlin.
Il a publié plusieurs romans, des essais et des recueils de nouvelles.