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Michèle COHEN

La rédactrice



L’écriture est la vie de Michèle Cohen. Son cursus scolaire, en hypokhâgne, en témoigne malgré une rude prise de contact avec l’écriture : « Le style est d’une platitude tout de même gênante ». Un contact fait sous l’égide sévère d’un grand nom de la théorie littéraire, ou presque, puisqu’en réalité il s’agit de l’épouse, Mme Genette, de ce théoricien. Cela a été l’occasion de se frotter à Flaubert et Madame Bovary. « Autant d’approches, d’hésitations, de scrupules, d’abandons, pour préciser, alléger, dégraisser, donner de l’élan, de la grâce, et faire advenir cette image délicieuse d’une Bovary légère comme une libellule. » Du coup, nous sommes avertis, écrire, Michèle Cohen connaît. Mais, écrire passe par des étapes : « Ne pas savoir », « Apprendre », « Devenir habile », « Aimer, Mourir, Écrire », « La fréquentation des Poètes » et enfin « Langue de coton ».  Ces étapes sont autant de titres de chapitres eux-mêmes scandés par différentes déclinaisons de sous-titres colorant chaque contenu de leur tonalité singulière.

Écrire, en somme, c’est se chercher. Toutefois, pour rendre compte de son parcours d’écriture, la narratrice s’efface derrière une galerie de portraits et d’anecdotes. Ces évocations laissent deviner une intimité pudique, une sorte de palimpseste à côté d’une vie professionnelle aux traits adroitement burinés. Sa méthode consiste à procéder par touches, ébauches, croquis, esquisses. À partir de ce procédé, elle conte avec vivacité les rencontres qui jalonnèrent toute sa vie, la vie de l’auteure-narratrice en mal d’écriture. Ces portraits bienveillants de sa famille, d’amis, de collègues ont cette caractéristique de l’enrichir en apportant, qui un point de vue, qui l’approche d’un univers jusqu’alors inconnu, qui la simplicité toute naturelle d’un quotidien parfois cru, mais aussi d’heureuses complicités. Parallèlement, ces rappels évoquent des moments d’écriture liés à ces croisements de vie.

Écrire c’est remplir des formulaires administratifs pour des démunis, se remémorer la rédaction d’une réclamation à un service de relation client sans pour autant négliger une chute humoristique qui ne manque pas d’originalité. C’est aussi aider une cousine, Denise, à séduire par courrier un nommé Jack Jacob Bordell : « Alors par application nous avons écrit une première lettre. Jack Jacob ne sembla pas choqué, il répondit. Et nous avons continué. » Écriture efficace puisque « Denise s’appela Madame Bordell, se mit à parler anglais avec un accent cockney pur jus… » Écrire c’est aussi faire un pas de côté. « À vingt ans, j’ai fait la connaissance avec l’écriture radiophonique et sa grammaire de base, combinatoire de voix, de musique, bruit et silence […] Le silence était toute une affaire ». On y apprend alors un savoir-faire. « Et si nous ne disposions pas de quelques minutes de ce silence-là, il fallait aller le chercher entre les mots, entre les phrases, entre les bruits, et monter bout à bout des secondes de silence pour en reconstituer un qui soit utilisable. » On se confronte au professionnalisme enchanteur d’un Yann Paranthoën, « Avec lui, les moindres bruits de la vie quotidienne sont inouïs au sens propre, on ne les a jamais entendus comme ça, ils racontent des histoires. »,  on se surpasse aussi lors d’une rencontre intimidante avec Emmanuel Levinas pour le convaincre d’évoquer Spinoza. Puis, vint le temps de la maîtrise professionnelle de l’écriture en tant que rédactrice publicitaire. « Un exercice difficile […] J’écrivais avec application des pages de phrases martiales, à l’aveugle, […] à la fin de ma carrière publicitaire, je n’écrivais que quelques mots, ils étaient bons. […] Écrire ne me terrifiait plus. J’étais même assez à l’aise. » Alors commencent les velléités littéraires. Heureusement, il y a l’ami qui vous veut du bien. « J’écrivais tous les matins. Arrivée à une cinquantaine de pages, je les ai données à lire à Claude – lecteur ultime, confiance totale – qui m’a dit : « Il n’y a aucun bonheur d’écriture ». Et puis : « C’est pas que tu écris mal, tu as même acquis une petite habileté. Mais justement c’est pire. », d’autant nous dit la narratrice que cette habileté ira grandissante.

Le chemin de Damas fut, pour notre auteure, de découvrir la broderie. Une véritable rédemption. « Un jour, j’ai pensé qu’au lieu de laisser ces alphabets dans leur ordre alphabétique, je pouvais en disposer les lettres de manière à faire des mots […] En somme, à partir de l’alphabet, je découvrais l’usage que l’on pouvait en faire : la possibilité de l’écriture, avec application, en allant sincèrement de découverte en découverte. ». Ainsi, de la découverte de la broderie, un art méticuleux pratiqué modestement mais amoureusement, Michèle Cohen est passée à la dimension supérieure tout aussi exigeante de la tapisserie, à l’instar de la tapisserie de Bayeux dont on nous dit qu’elle est une broderie, anciennement « tapisserie aux points d’aiguille », qui en son temps fit défiler les personnages et les faits marquants de son époque. La transition donne ce livre : La rédactrice. « La modestie est un avantage. Le fait de s’adonner à une activité qui n’intéresse pas grand monde, qui ne demande pas beaucoup d’espace, qui ne coûte pas cher, comme le dit Virginia Woolf avec tellement d’humour à propos de l’écriture des femmes, et de s’y livrer dans son coin, sans rien demander à personne, donne une merveilleuse liberté. Et si j’ai préféré faire un usage plus minutieux que flamboyant de cette liberté, libre à moi. Méticuleuse liberté. »

Michel Martinelli 
(09/03/23)    



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 Michèle COHEN, La rédactrice
Le Panseur

(Mars 2023)
280 pages - 18,50













Michèle Cohen,
née en Tunisie en 1950, a travaillé à France Culture, où elle a conçu et réalisé des émissions sur des philosophes et le langage, avant de rejoindre de grandes agences publicitaires. La Rédactrice est son premier roman.