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Pascal DIBIE


California Dream
Voyage chez les rêveurs d’avenir


Pascal Dibie, né en 1946, est un ethnologue, professeur émérite, auteur de nombreux ouvrages concernant sa discipline. Il avait auparavant séjourné, en 1978, chez les Indiens Hopi en Arizona et fort de cette expérience, un livre avait émergé en 1979 : Le village retrouvé. Ethnologie de l’intérieur. L’auteur« avait découvert que toute observation est comparaison. » Fort de cette expérience, au début des années 80, diplômes en poches avec un petit pécule, se présente une occasion de partir en mission à Berkeley pour la préparation d’un livre sur "l’écologie humaine". En retrouvant, quarante-deux ans après, ses carnets de voyage d’alors, et grâce à eux, il a pu revivre « ce temps enchanté et enchanteur dans lequel je m'étais glissé, croyant à tout et plus particulièrement à l'amitié, au bonheur et à l'écologie. », et il nous propose aujourd’hui, sous forme romancée, de retracer cette époque prémonitoire pendant laquelle l’écologie se constituait.

Le carnet est un outil indispensable de l’ethnologue et chéri de Pascal Dibie. Des listes de noms savants se bousculent, toutes sortes de notations personnelles et de projets jamais aboutis. « Je n'ai pas pris des notes pour écrire un livre, savais-je même en les griffonnant que je vivrais encore en ce XXIe siècle bien entamé ? L'extraordinaire est de me relire et de me souvenir que "cela s'est passé au siècle dernier". Je me sentais à tel point moderne et détaché du temps que je n'avais pas conscience d'être dans un siècle. Les premières notes en sont la preuve, tant elles sont minimes, avec des horaires d'avion, de train, de bus, le prix de "madame pipi" dans telle gare – cela me coûta 5 dollars, je n'étais pas un Américain, moi ! Et puis le lendemain ce furent trois lignes pour dire que le sauvignon que j'avais tenté de déguster la veille avait tourné – crime sûrement pour un bourguignon, broutille pour un californien. Ne parlons pas du premier hamburger acheté à Capitola pour savoir s’il avait le même goût qu’à Montparnasse… » À leur lecture, il a surtout constaté qu’en quarante-deux ans « Le monde a changé, moi non […] Logiquement, ce qui était neuf en 1980 aurait dû être vieux quarante-deux ans plus tard, or c'est l'exact contraire : ce que nous disions, vivions et constations est de plus en plus vrai dans notre actualité contemporaine de fin de monde. Reste à savoir pourquoi personne ne nous a cru plus tôt. »

Henry David Thoreau, dont Henry Miller faisait son miel, Gregory Beatson, Jack Kerouac, Marshall Sahlins et bien d’autres noms célèbres sont couchés sur le papier des carnets. Une de leurs particularités, pour certains, est soit d’avoir fréquenté "Big Sur" ou d’avoir inspiré nombre de ceux qui ont traîné leurs guêtres en ce lieu mythique, situé sur la côte californienne et abritant aussi "l’Esalen Institut". Pascal Dibie narre joyeusement la découverte de cet endroit destiné aux études multidisciplinaires habituellement délaissées. L’auteur reconnait aux Américains une longueur d’avance en bien des domaines et les Français bien des prétentions vieillottes à choisir entre ce qui est important, grave, prioritaire et ce qui est secondaire, mais tout de même, dès l’entrée il y avait de quoi se poser des questions. « Les portes à peine franchies, une assistante vint vers nous avec dans les mains quelque chose qui ressemblait à un abat-jour dont il n'y aurait que la structure. De fait, c'étaient des petites pyramides en fil de cuivre qu'on devait porter sur la tête à l'intérieur du campus pour capter l'énergie cosmique qui s'échappait de partout et qu'on avait tendance à négliger. » Il ironise à son propos quand une jeune féministe prônait avec force auprès de lui « Ugly is beautiful (Ce qui laid est beau) ». Peut-être lui avais-je plu ? » Toutefois ce mouvement « Ugly » était révolutionnaire et représentait des millions de femmes américaines, sorte de pied de nez aux beaux qui pensaient être les meilleurs.
La drôlerie, la bizarrerie, complétées par un don de la description s’avèrent des atouts enrichissant la pratique de l’ethnologie. Pascal Dibie donne de sa personne sans retenue. La lecture de California Dream est instructive et l’écriture des pages savoureuse, pleine d’ingénuité et de recul. L’intention de Pascal Dibie est de mêler intimité, notes universitaires et vie quotidienne pour construire son livre. Il choisit d’en faire un récit. Reprendre un carnet fourre-tout n’aurait pas eu de sens selon lui. Le résultat donne chair à des personnages récurrents, sans complexes, satisfaits de leur mode de vie dans une période précise. Ainsi la narration devient plus littéraire, une sorte de récit de voyage transmettant à l’occasion les pensées de l’époque. L’humour de Pascal Dibie n’est pas innocent, il nous invite à changer d’attitudes. Vivant une "vie verte" pendant quelque temps parmi les « communes », il lit « Whole Earth Catalog », la Bible américaine de la contre-culture, des hippies et de l’apprenti écologiste. On y apprend comment planter un clou dans le ciel, mais aussi, outre cette loufoquerie, mille choses plus raisonnables allant de la fabrication du fromage à l’accouchement à la maison, au respect de la nature en passant par des chroniques très politique. « En gros : il fallait que le monde conserve le goût de l'humain. Ces petites chroniques en apparence innocentes étaient bel et bien politiques, très politiques même, elles concernaient la vie des amis, des mères de famille, des savants, des artistes, des soldats du Viêtnam et des hippies, bien sûr. »

En 1980, lorsque Pascal Dibie consultait les publications sur l’environnement écrites au milieu des années 70, la question était déjà considérée comme cruciale. Elle est devenue aujourd’hui incontournable. Les politiciens, mais pas seulement, prenaient les acteurs de ce mouvement en faveur du respect de la nature pour de doux rêveurs et négligeaient le « respect des équilibres à conserver au cœur de la complexité même de l’univers ». Avant, formidable prophète, Thoreau avait lui aussi averti du « danger de la tendance de la technologie à l’expansion illimitée et le caractère en apparence limité du cadre naturel. » Il y a trop de déchets ! Au fil des rencontres, l’un veut « quitter l’homme légal qu’on voulait qu’il soit pour rester l’homme réel. » C’est un adepte des trois "R" : Ralentir, Réfléchir, Réorienter. Les rencontres sont des occasions de découvertes humaines, d’apprentissages, de partages des connaissances et les retrouvailles chaleureuses de fêtes et franches rigolades.

Avec le féminisme, la domination masculine, l’homosexualité, la question du Viêtnam, l’extermination des Indiens, l’élevage des chèvres, la marijuana, etc., les riches carnets de Pascal Dibie débusquaient l’écologie se constituant et l’écologie humaine. Celle-ci se fait en acceptant que nous sommes inscrits dans une histoire à double sens avec la nature. Trop souvent, nous sommes enkystés dans des comportements mesquins qui rétrécissent l’ouverture vers d’autres voies. En se remémorant ses années de jeunesse, Pascal Dibie captive sans relâche au fil des pages, avec optimisme et bonne humeur, à la recherche de l’authenticité. California Dream met en garde, et conserve, malgré tout, une lueur d’espoir sur la prise de conscience qui n’arrive malheureusement que petit à petit malgré l’urgence, sur des sujets, aujourd’hui encore non résolus. Pour lui, les plus beaux voyages sont ceux qui sont inventés avec et malgré lui. Il faut accepter d’accompagner le courant et les tourbillons, de ne pas aller contre et essayer de surnager dans ce rapport au monde. Au détour d’une interview, Pascal Dibie confie qu’effectivement, si on pose comme une base d’harmonie un principe de vie du lâcher prise, cela oblige à prendre en compte toutes les parties composant notre quotidien. En ce sens, secrètement, pour lui, California Dream - Voyage chez les rêveurs d’avenir est un ouvrage taoïste.

Michel Martinelli 
(20/11/23)    



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Métailié

(Septembre 2023)
208 pages - 18 €

Version numérique
9,99 €














Pascal Dibie
né en 1949, ethnologue et professeur émérite des universités, est l’auteur de nombreux ouvrages

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