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Éliane SERDAN


Le petit Antonin

Madame Ferrière est une professeure de français. Elle vit seule et l’âge aidant, soixante ans bientôt… sa fin de carrière est proche. Elle a en charge plusieurs classes et notamment en sixième, un jeune élève de 11 ans, Antonin dont les rédactions suscitent l’intérêt de Madame Ferrière et d’un écrivain : « trois pages, tantôt maladroites, tantôt étonnantes et poétiques… ». Ils se rapprocheront de Antonin, l’aideront jusqu’à l’inscription à un concours de nouvelles dont il sera finalement le lauréat.

Le roman Antonin d’Éliane Serdan ainsi résumé est, bien-sûr, réducteur. Car Éliane Serdan écrit un livre à deux voix, deux personnages avec des registres distincts bien précis. L’un est riche au langage soutenu, pour Madame Ferrière, l’autre, un peu plus relâché pour Antonin. Cela rend bien compte de l’écart générationnel et, évidemment, d’une grille de lecture adaptée à chaque univers. Vécu et expérience d’un côté, éclosion et étonnement de l’autre. La narration progresse par cette prise de parole alternative et subjective. Chacun dévoile son intimité au travers de la vie quotidienne, de faits notables individuels ou d’événement vécus en commun. Par ce procédé, le portrait des personnages prend forme et structure le récit. Il se colore principalement d’une psychologie rapportant leurs états d’âme faits d’incompréhensions et de petites joies ou d’espoirs et de déceptions avec leur entourage dans l’histoire d’une brève rencontre, celle de deux ou trois trimestres scolaires.

Deux âges de la vie, professeure versus élève, que tout destine à s’éviter et, pourtant, par croisements éphémères, à se rapprocher. Cette voix intérieure donnée aux personnages est celle du tâtonnement d’une volonté de se dégager des liens qui enchaînent aux normes du bon comportement social et de trouver son propre chemin voire sa liberté. Mais, cette liberté ne peut se dévoiler sans confrontations et retrouvailles.

Madame Ferrière a un prénom, Ariane, avec un vécu de femme et d’enseignante. Sa narration évoque tantôt son passé professionnel et son vécu actuel avec une pointe de mélancolie, voire une certaine lassitude. Quarante années d’enseignement lui font côtoyer l’ennui sans encore la pétrifier en fossile. Sans mes élèves j’aurais l’impression d’être un navire à la dérive… Il n’empêche que ça sent la mort. Il n’empêche qu’en montant les escaliers j’ai eu un pincement au cœur, à cause de ce rendez-vous manqué avec la poésie qui m’aide à vivre et qui aurait pu, aussi, peut-être les aider… Fossile, un propos de deux jeunes professeurs, glané inopinément par Ariane et la qualifiant ainsi. Fossile c’est la cristallisation d’un vécu enrichi de rencontres. Mais, tout de même, Jacques, un mari envolé. La littérature se substitue à cette absence et notamment l’amour de la poésie, de Baudelaire, de Verlaine, les romans de Giono, et d’autres encore. « Moi aussi, pendant des années, j’avais rêvé d’un pays imaginaire que je feignais de croire vrai ». Ariane Ferrière a sa chambre à soi où règne calme, luxe et volupté, « Peu importent la pluie, le froid, le gris de l’hiver, je suis ailleurs, merveilleusement protégée de tout, loin, très loin… là où le "monde s’endort dans une chaude lumière" ». Elle est animée, aussi, d’un besoin de transmettre « Il existait un autre moyen d’échapper à la banalité des choses et des jours, ce moyen c’étaient les livres. Surtout la poésie. À partir de ce jour, l’existence d’un pays imaginaire n’eut plus d’importance pour moi. Je venais de comprendre que les mots étaient de merveilleux instruments d’optique. Grâce à eux le monde retrouvait sa part de mystère. Il faudra que j’essaie de l’expliquer à Antonin. » Mais le temps s’échappera et la vie aussi.

En contre point, la jeunesse d’Antonin affiche la fraicheur en devenir. L’étonnement d’assister aux cours de français « roboratifs » d’une professeure avec laquelle il se sent en connexion, ayant des goûts similaires aux siens, un penchant pour les pays imaginaires. Ces refuges sont un baume au cœur quand, autour de soi, existe la tension de parents désaccordés. L’étonnement provoqué par des mots « J’ai cherché "de surcroît " dans le dictionnaire. J’ai vu que ça voulait dire "en plus". J’aime bien les mots nouveaux. Madame Ferrière dit qu’on manque de vocabulaire ». L’étonnement des premiers émois amoureux. La stupéfaction de susciter la jalousie de ses camarades, d’être le spectateur ou le détonateur d’une bagarre. Antonin évolue dans le présent où tout est possible, surtout celui de vivre et recevoir.

Les premiers pas de la vie étant incertains, les jalons sont indispensables. Éliane Servan, avec ses personnages, campe assurément deux balises lumineuses, l’une commence à s’éteindre et l’autre s’illumine peu à peu, et leur proximité donne une rencontre de belles âmes. Elles résonnent au diapason par le biais de la littérature. Avec ce livre, Éliane Servan nous concocte une célébration du personnage de roman.

Michel Martinelli 
(07/04/23)    



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Serge Safran

(Avril 2023)
176 pages - 16,90













Éliane Serdan,
née en 1946 à Beyrouth,
a passé son enfance à Draguignan, avant de faire des études de lettres à Aix-en-Provence et une maîtrise de cinéma à Montpellier. Le petit Antonin est son sixième roman.







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