Retour à l'accueil du site





Émilie GUILLAUMIN

Petites dents, grands crocs


La descente aux enfers d’une femme pour qui tout allait pourtant plutôt bien. Un métier, un mari, un enfant. Et puis peu à peu de la fatigue, des cauchemars, des saignements. Une maladie, une dépression ? L’atmosphère s’alourdit, on pense à Hitchcock, l’angoisse s’installe, rythmée par la comptine inquiétante et entêtante qui donne son titre au roman.

Sarah, quarante ans, décide de prendre une année sabbatique pour écrire un livre. Son métier de responsable des ressources humaines dans une entreprise de transports lui plaît bien mais elle regrette parfois de ne pas avoir choisi une carrière plus créative. Le temps est venu de tenter une aventure plus artistique au moins pendant un an.
Pierre, son mari, l’a encouragée dans ce choix. Lui, ne s’intéresse qu’à son travail. Plus qu’un métier, une passion. La cybersécurité, les logiciels antivirus, la guerre contre les hackers. Les clients sont de plus en plus nombreux et de plus en plus gros, des entreprises, des banques, des institutions, en France et à l’étranger. Il voyage beaucoup. Mais quand il est à la maison, il aime consacrer du temps à Thomas, leur fils, jouer avec lui, raconter des histoires, chanter des comptines…

Cette complicité père-fils étonne Sarah qui a toujours eu une relation compliquée avec la maternité. La grossesse, l’accouchement ont été des moments difficiles. « Passé les quelques heures d'éblouissement qui ont malgré tout suivi l'accouchement, je suis devenue une carapace sans chair, recouverte de vêtements, sous laquelle il n'y aurait eu que du vent. Mon travail, mes amis, même Pierre, n'existaient plus. Leur impuissance, tellement évidente à mes yeux, m'empêchait de leur demander de l'aide. Il fallait que j’affronte seule cette période. Je n'imaginais pas qu'elle durerait si longtemps.
Je flottais, masquée, forcée au mensonge, imitant la joie, la ressentant par à-coups avec une telle violence que le résultat était pire que la tristesse. Cette ambivalence m'épuisait. J'avais mis au monde un enfant et ce qui aurait dû me combler me dépouillait au contraire de tout ce qui composait ma personnalité. J'avais cessé d'être Sarah, la fille, la femme, la cousine, la collègue, l'amie, l'amoureuse. Ne restait qu'une énigme. Une enveloppe à remplir. Une ombre à apprivoiser. Et je ne m'en sentais pas la force. J'étais piégée. Thomas était devenu ma prison. »

Cette ambivalence la poursuit. Elle adore son fils mais leur relation reste complexe. Lui aussi aime sa mère mais quand la maîtresse demande pour Halloween de dessiner un monstre, c’est à elle qu’il a pensé : « Je n'ai trouvé que toi comme inspiration ! » Pour Sarah, c’est une vision cauchemardesque. « Longues jambes, cheveux noirs, yeux marrons, c'était bien moi. Avec des pupilles crachant des éclairs, des serpents en guise de cheveux, des jambes couvertes d'épines. J'avais l'air d'une folle. »

Un autre élément troublant, c’est le goût de son fils pour le sang. S’il s’égratigne un genou, il lèche la plaie et si quelqu’un se blesse il n’hésite pas à y goûter. Malgré son jeune âge, son père veut l’initier à la chasse autour de leur maison de campagne.

C’est un vrai roman d’atmosphère que nous offre Émilie Guillaumin, intercalant dans la narration des extraits en italique du journal de Sarah qui permettent de sentir de chapitre en chapitre l’aggravation de ses symptômes. Devant l’indifférence de son mari envers tout ce qui la concerne, on ressent tout de même une étrange impression comme si la famille s’était scindée en deux, elle seule d’un côté, Pierre et Thomas de l’autre, unis par une complicité aux accents carnassiers : « Petit chat, petit loup, petit tigre, petit ours... / Petites dents, grosses dents, petites griffes, grosses pattes... » Comment tout cela va-t-il se terminer ? Suspense…

Serge Cabrol 
(10/02/23)    



Retour
Sommaire
Lectures







Émilie GUILLAUMIN, Petites dents, grands crocs
Harper Collins

(Janvier 2023)
272 pages - 18

Version numérique
11,99












Émilie Guillaumin,
après des études de lettres à la Sorbonne et de criminologie à New York, a passé deux ans au sein de l'armée de terre française, aventure dont elle a tiré Féminine et L'Embuscade. Petites dents, grands crocs est son troisième roman.