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Thanassis HATZOPOULOS


Les Oubliés


La couverture du livre avec deux assiettes brisées, illustre bien ces deux histoires, celle d’Annio et celle d’ Argyris, habitant le même village grec de Daphni, un univers clos où leur handicap est vécu comme une excentricité inquiétante.

Annio vit dans une famille d’agriculteurs à l’abri du besoin, sa mère ayant donné avant elle naissance à une fille disparue de la mort subite du nourrisson et, un an plus tard, à Melanos, un garçon installé en ville loin de sa famille et son passé. Annio née beaucoup plus tard alors que sa mère pensait en avoir fini avec la maternité, cumulait au fait de ne pas avoir été une enfant désirée celui d’être un bébé criard et agité qui s’avère devenir une fillette « différente », pleine d’une exceptionnelle énergie mais atteinte d’une légère déficience mentale. Cela en fit vite « un de ces enfants que la fortune prédestine à être esclaves », une gamine déscolarisée que son hyperactivité, sa résistance et sa force physiques vouaient avant l’âge aux travaux domestiques et à ceux du maraîchage. Le petit transistor offert par son frère, trésor dont elle ne se sépare jamais, fut l’unique cadeau qu’Annio, cette fillette aux « yeux d’un bleu profond, d’une limpidité qui dissimulait plus qu’elle ne laissait voir », reçut de sa vie entière.Un constat qui ne signifie aucunement que la mère et le père maltraitaient cette enfant qu’ils ne comprenaient pas et n’éprouvaient pour elle aucune affection, mais juste qu’ils n’ont trouvé que ce moyen de canaliser ses pulsions incontrôlables et de la garder sous leur surveillance pour lui éviter de se mettre en danger.La gamine costaude, brutale, livrée à elle-même et excessive en tout, devint une femme conservant toutes ces caractéristiques, passant de la colère aux larmes et des cris au fou rire en un instant. « Pareille à un chien battu, elle savait de qui elle devait se garder et sur qui se jeter au moment de ses crises, quand, toutes craintes écartées, ses désirs incongrus venaient crûment à la surface, à commencer par celui de prendre ce qui lui faisait envie. Sans rien demander à personne ». Face à l’attitude inquiète et agacée, au mieux condescendante et au pire critique d’une partie des villageois, Anniovit à l’écart préférant s’ébattre dans la nature et réduire son univers à sa famille, au curé et aux voisines Nota et Liza. Quand le décès du père vient rompre le fragile équilibre familial, plongeant la mère dans la dépression et la fille dans la stupeur, la cohabitation quotidienne se vide de toute complicité évoluant vers une triste routine. Annio ajoute le marché hebdomadaire au travail maraîcher et ménager qu’elle continue à prendre en charge tandis que la mère se replie sur elle-même, les seuls moments vraiment partagés par les deux femmes étant leur visite hebdomadaire au cimetière. C’est sans vraiment l’analyser mais non sans en être instinctivement déstabilisée qu’Annio assiste à la dégradation d’une mère atteinte de la maladie d’Alzheimer. Non seulement Maria se néglige et ne s’occupe plus des repas mais elle fugue on ne sait où, se réfugie dans le passé, ne communique plus qu’avec le fantôme de sa première fille tout en traitant la seconde qui vit avec elle comme une inconnue. « L’esprit de Maria prenait le large, voguait de plus en plus loin. Dans ce lointain peut-être où elle était déjà partie. » Après l’enterrement de la vieille femme, Annio prend seule sa vie en main laissant dorénavant libre cours à ses désirs sans se soucier du regard et du jugement des autres, des convenances et de la normalité qu’on attend d’elle. « Annio n’écoutait plus les conseils (…) Elle était entrée pour de bon dans un espace où les mots n’avaient plus aucun pouvoir. Seuls comptaient le silence et les actes, son seul royaume ». Une existence décalée et sans contrainte qui la rend heureuse avec pour refuge la décharge publique et pour seul témoin un chien errant qui l’a choisie pour maîtresse. Ce compagnon idéal, auquel elle a donné le nom de Moni, partage sa nourriture, sa couche, ses balades et ses jeux, avec une fidélité aussi affectueuse qu’absolue, offrant à Annio le complice et l’ami qu’elle n’avait jamais eu, ce qui ne fait qu’ajouter à son bonheur.
 
Argyris est un vieil épileptique qui fait le coursier pour le pharmacien et aide le curé pour les services funéraires. C’est aussi un étrange musicien, un « rébète » invité aux fêtes familiales et villageoises,  qui d’une simple feuille de laurier parvient à tirer des airs populaires. « Son âme voyageait alors à l’avant-garde de son chant, là où il n’y avait jamais eu pour lui aucune joie auparavant. Plus tard, ce fut seulement avec le plaisir solitaire qui jaillissait de son sexe qu’il put comparer cette joie. » C’est à la mort de sa mère à ses six ans que le garçon avait fait sa première crise. Matoula, sa grande sœur, dès lors s’occupe de lui comme une mère  tandis que leur père, un pêcheur toujours en mer, se contente de leur faire livrer chaque semaine du poisson et des vivres et qu’une tante voisine veille de loin à ce qu’il ne leur arrive rien. Adulte, Argyris le mystérieux s’est fait à travers ses diverses activités une place dans la communauté. Il aura même durant plusieurs années et dans le plus grand secret une histoire d’amour à la ville voisine. « C’est cette place qui lui avait été finalement accordée : être dedans et dehors, ici et là, devant et derrière, au centre et en marge ».  Matula, même mariée et mère de deux enfants qui apprécient cet oncle singulier, ne cesse de veiller de façon plus ou moins proche sur Argyris jusqu’à ce que, épuisé et physiquement abîmé par les médicaments avalés durant toute sa vie pour museler ses crises, il ne s’éteigne deux ans avant elle.

       Si Annio et Argyris habitent le même village, ils y prennent des chemins parallèles et ne s’y croisent pas vraiment. Ils partagent cependant beaucoup en commun, des handicaps différents mais qui effrayent pareillement les braves villageois et les marginalisent, le fait de vivre l’un comme l’autre dans l’immédiateté de l’instant au plus près de leur ressenti, d’avoir renoncé à être compris par les autres, de bénéficier dans leur total enfermement intérieur de la bienveillance attentive d’une mère de substitution (Nota pour Annio et Matula pour Argyris) et de la solidarité discrète de certains villageois, de se sentir en profonde osmose avec la nature, d’avoir une proximité personnelle ou fonctionnelle avec la mort et de trouver chacun la voie originale qui lui permet en toute liberté de dépasser la relégation dans laquelle on les a enfermés. Leurs deux voix sans communiquer résonnent entre elles et tissent une communauté de destin.

Si Les Oubliés évoque bien évidemment le diktat de la normalité et le rejet de la différence, l’auteur ne fait pas ici de plaidoyer pour la tolérance ou l’intégration. Loin de tout discours moraliste, analyse ou jugement, son matériau est ici prioritairement ces deux personnages qu’il suit de la naissance jusqu’à leur disparition. À partir de situations anecdotiques rencontrées au quotidien, de leur histoire familiale et d’une observation soutenue de leur comportement, il nous fournit juste assez d’éléments pour nous familiariser avec eux et nous permettre de progressivement les cerner de l’extérieur mais avec l’effet grossissant d’une loupe à partir d’une multitude de détails significatifs de ce qui peut-être les caractérise sans nous permettre toutefois de les appréhender dans leur complexité afin de leur laisser leur part de mystère. Puis, avec la distance que peut avoir un auteur/narrateur extérieur à la troisième personne du singulier et non à partir de monologues ou de confidences, Thanassis Hatzopoulos se penche sur l’intériorité de ces deux héros simples et décalés dont le fonctionnement  diverge de celui de leur communauté et plus globalement sort du cadre social ordinaire. Ce qui aimante son attention c’est ce positionnement instinctif et naturel qu’Annio et Argyris ont face aux petits événements de la vie mais aussi et surtout face à l’essentiel : l’existence, le corps, la religion, la mort. En cela il dépasse la question première du handicap pour envisager ses deux personnages tout simplement comme nos égaux, des êtres humains dotés de sensibilité et d’intelligence. À cette étape, l’écrivain métamorphose ces êtres dits inadaptés et à nos yeux jamais adultes en êtres certes fragilisés par le sort mais magnifiques, par leur détermination à préserver leur liberté, à être ce qu’ils sont pleinement et par la capacité qu’ils ont à trouver de la joie partout où cela leur est possible. Des atouts pour l’existence qui leur confèrent une incroyable solidité et pourraient même laisser penser que de cette perception immédiate, simple et naturelle de l’existence qui leur a permis de faire de leur différence une richesse nous pourrions tirer certains enseignements. De là à y voir un encouragement à renouer le contact avec la nature et une piste pour améliorer notre propre rapport anxiogène et pathologique avec la mort et avec la vie sous toute ses formes, il n’y a plus qu’un petit pas à faire. 

Les Oubliés est également un tableau riche en couleurs de la Grèce rurale de la deuxième partie du vingtième siècle avec sa nature, évoquée avec poésie par l’auteur comme un berceau qui accueille et apaise ses personnages, mais aussi ses fêtes, sa cuisine, ses chansons populaires, ses danses et ses rites religieux ou profanes qui fondent et animent la vie de la communauté.

Si l’empathie, le respect, la délicatesse et la tendresse transparaissent dans ces deux portraits troublants et magnifiques d’Annio et Argyris, c’est plus encore l’art singulier de Thanassis Hatzopoulos à transcender leur tragique destin initial en énergie vitale et en émotions intenses qui dans Les Oubliés fascine. Un premier roman débordant d’humanité, de simplicité et d’ondes positives sur deux personnages qui vous accompagneront longtemps une fois le livre refermé.    

Dominique Baillon-Lalande 
(23/02/23)    



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Lectures







Thanassis HATZOPOULOS, Les Oubliés
Quidam

(Septembre 2022)
280 pages - 20

Traduction du grec par
René Bouchet












Thanassis Hatzopoulos,
pédopsychiatre et psychanalyste, est aussi poète et traducteur. Les Oubliés est son premier roman traduit en français.