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Fawaz HUSSAIN


Un été en vrac


Le titre, Un été en vrac, évoque d’emblée un texte constitué de fragments.  Par petites touches puisées dans le quotidien, Fawaz Hussain brosse le portrait d’un exilé pris dans des déambulations qui le mènent et le ramènent de la région parisienne aux lointaines contrées de sa mémoire. Des récits d’exil, il en existe beaucoup. Mais la beauté de l’écriture, ainsi que la narration éclatée, donnent force et émotion à ce livre. Il n’est pas question ici d’une simple trajectoire linéaire qui mena un jour l’exilé de son pays natal à un autre. On le rencontre alors qu’il vit déjà en région parisienne depuis de nombreuses années et c’est de manière indirecte que sont dits le départ et la perte. Ainsi l’abeille égarée un jour chez le narrateur l’amène à porter un regard sur lui-même et à évoquer ses pérégrinations kurdes.  Plus loin, c’est au hasard d’un souvenir surgi d’un temps révolu que l’on apprend qu’il a fréquenté l’école élémentaire en Syrie.  Quelle trajectoire possible reste-t-il, lorsqu’on circule inlassablement à l’intérieur d’un même exil, parce que les années et les circonstances ont effacé la perspective d’un retour ? Le lecteur suit le narrateur à travers un été en vrac, au fil de ces feuilles volantes (qu’il) sème à tout vent. Ellesreflètent une vie qui s’est faite malgré tout, une vie avec des amis, comme l’Iranien rencontré avant l’arrivée de Khomeiny au pouvoir, ou des connaissances, comme Belaïd, le coiffeur marocain, ou encore Pedro, l’horloger portugais. Ce sont autant de figures qui suggèrent en creux une vie en mosaïque, celle qu’il a fallu se reconstruire. En se croisant, elles entrouvrent les espaces où deviner le vide et la solitude. L’auteur parle des boîtes à livres où il déniche parfois l’un de ces romans « époustouflants », « énormes » ou « grandioses » qu’il ne prise guère, parce qu’il ne se sent pas d’affinités avec eux. Reprenant une expression populaire arabe, il explique : Ils sont dans une vallée et je suis dans une autre. Et en effet, ce qui touche aussi tellement dans ces pages, c’est la faculté qu’a l’auteur d’observer le monde qui l’entoure, d’y découvrir mille choses minuscules, dont il tisse la fine toile où se révèle le versant caché de son exil. Il confie plus loin son admiration pour les martinets et leur vol puissant, quand ils s’essorent parmi les nuages. C’est qu’ils ont des petits à nourrir et puis le temps presse : il faut s’en aller bientôt et survoler des mers et souvent plusieurs pays pour retrouver leur quartier d’hiver.  Car les martinets sont libres des déambulations à l’intérieur de l’exil.  Sans peine, ils ouvrent le cercle qui permet tout à la fois le retour et un nouveau départ, selon la saison. Légers comme des ailes d’oiseau dans le ciel, sont les courriers aériens reçus des siens au fil des années, ceux que le narrateur a attachés d’un ruban blanc. Est-ce l’absence qui fait tout le prix de ces mots tracés sur ces feuillets qu’il regrette tant à l’heure des messages WhatsApp ? Est-ce aussi cette absence qui rend plus attentif à l’oiseau qui s’éloigne ou à l’abeille égarée au hasard d’une fenêtre ouverte en été ? Dans l’exil, plus précieuses encore sont les contrées d’encre et de papier où transcender les distances.  L’auteur s’arrête ainsi sur la fermeture de la librairie Gibert Jeune enveloppée de ce qu’il voit comme un gigantesque linceul. Le regard qu’il pose sur les promeneurs dans un square ou dans les rues nous renvoie à celles et ceux que nous croisons sans connaître l’histoire et le périple qu’ils sont seuls à ressasser, alors qu’ils marchent, perdus dans la foule.  Ce récit éclaté, tout en pudeur et en délicatesse est accompagné de très belles peintures de Christine Poloniato.

Cécile Oumhani 
(28/07/23)    



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Lectures








Al Manar

(Avril 2023)
90 pages - 17








Fawaz Hussain,
né au nord-est de la Syrie dans une famille kurde, arrive à Paris dans les années 80 afin de poursuivre des études supérieures de Lettres modernes à la Sorbonne. Romancier, traducteur et chroniqueur, il est l’auteur d’une vingtaine de livres.