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Ioulia IAKOVLEVA


Et soudain le chasseur sortit du bois


Ioulia Iakovleva écrit un roman noir mêlant une affaire policière à des faits historiques. L’action débute en 1929 et se prolonge sur l’année 1930, soit plus ou moins treize ans après l’optimiste espoir de la révolution d’Octobre. La Nouvelle Politique Économique (NEP), une libéralisation économique, s’achève en 1928. Suit la planification centrale de Staline. Lui, s’appuie sur la toute-puissance de l’appareil policier, la Guépéou. L’atmosphère du livre est posée.

Inspecteur à la police criminelle de Leningrad en 1929, Zaïtsev, chef de la brigade n° 2, se rend sur les lieux d’un crime, une pièce occupée par la victime, Faïna Baranova, au sein d’un immeuble communautaire. Zaïtsev, malgré sa trentaine d’années, est un policier déjà chevronné, habitué à clore avec succès des recherches criminelles. Souvent, au quotidien, enquêter pour Zaïtsev consiste à trouver le coupable qui a succombé "au serpent vert", autrement dit à l’ivrognerie. L’arme, une bouteille de vodka rapidement identifiée, git avec le meurtrier ivre pas très loin de sa victime. Les aveux ne sont plus alors qu’une formalité. En revanche, dans cette affaire, la victime semble d’abord vivante quand Zaïtsev découvre le corps. Faïna Baranova, les yeux ouverts et un plumeau à la main, est assise dans une pause quasi naturelle. Un de ses adjoints conclut à la crise cardiaque sans convaincre Zaïtsev. Plus tard, à l’aide des clichés pris au début des constatations, des indices l’alertent instinctivement. Le crime est assurément une mise en scène intentionnelle. Il n’a pas trop le temps de pousser plus avant ses investigations. La police criminelle est suspectée, par la Guépéou, d’être un repaire d’éléments antisoviétiques. Zaïtsev en fait les frais et il est arrêté. Détenu quelques mois, il est relâché car d’autres meurtres préoccupent et gênent les projets des instances dirigeantes de Leningrad. Elles le chargent d’enquêter. S’il faillit, lui seul sera tenu responsable de l’échec à la grande satisfaction de son supérieur hiérarchique, ex de la Guépéou. Cette réhabilitation semble, aux yeux de son équipe, une façon pour la Guépéou d’en faire un indic afin de surveiller ses collègues.

Ioulia Iakovleva porte un regard critique sur la réalité de l’époque dans laquelle règnent la délation et la trahison. La terreur a pris pied et s’exerce, en tapinois, tout au long du livre. L’auteure s’attache à en donner des détails qui font corps au récit et structure l’intrigue. L’état des conditions de vie de la société ne facilite pas le bouclage rapide de cette singulière histoire criminelle. Ioulia Iakovleva décrit remarquablement la détresse sociale des lendemains désenchantés. Auparavant, les ouvriers résidaient près de leurs lieux de travail. L’attribution de logements dans les beaux quartiers au centre de Leningrad n’a pas eu, paradoxalement, l’effet escompté. « De la sorte, les ouvriers étaient logés à la même enseigne que les ex-nantis. L’ennui, c’est que pour se rendre au travail, il leur fallait désormais se lever aux aurores et se transbahuter à travers toute la ville en prenant d’assaut avec force jurons et imprécations des tramways bourrés à craquer ». Ioulia Iakovleva aime peindre le décor « derrières les façades harmonieuses et décaties, une vie misérable, étriquée, malodorante au milieu des cris et des fumées de cuisines communautaires ». L’enquête piétine dans ce milieu où la promiscuité attise la suspicion devenue un sentiment naturel. Impossible de vivre sans un instinct de survie. Un camarade enquêteur reste un enquêteur, donc il convient d’être sur ses gardes afin d’éviter l’exil, au mieux, « au kilomètre cent un. Comme un élément antisoviétique, comme membre d’une classe ennemie du régime ». Au pire, finir dans les cachots de la Guépéou. Là, les interrogatoires redoutés de la population ne sont qu’un enchaînement de violence avant disparition.

Zaïtsev, lui-même méfiant, connaît, comprend et peine à enquêter, puisqu’il ne peut plus compter ni sur des témoins et encore moins sur son équipe dont il est carrément écarté. Il se tourne, étonnamment, vers un jeune collaborateur, Nefiodov, récemment parachuté par la Guépéou mais cantonné aux archives. Avec son aide, mais dans un climat de défiance, il faut toujours prouver sa constante loyauté au prolétariat, l’enquête prend alors un tournant. Nefiodov rapproche entre elles des photos d’autres scènes de crime. Zaïtsev en décrypte la portée. Toutes ressemblent à des tableaux figurant au catalogue du musée de l’Ermitage. Lorsque Zaïtsev veut voir ces œuvres, elles ont disparu.

 Ioulia Iakovleva avec une grande maîtrise, distille un récit inquiétant à souhait ponctué de traits d’humour. Elle mène à terme, sans relâche, une fresque sociale dans laquelle même être amoureux rend paranoïaque. Alors, quand un enquêteur cherche la vérité, l’approche avec mille difficultés et découvre que soudain le chasseur sortit du bois, son armure de preux prolétaire fissurée laisse s’échapper un esprit désemparé. Basée sur un épisode historique encore peu commenté, la vente discrète par le Gouvernement soviétique de 250 peintures du musée de l’Ermitage vers des acheteurs occidentaux, l’intrigue, entre ces tableaux disparus et les meurtres, reste un mystère bien entretenu jusqu’à la fin du livre. La vie d’un quidam miséreux n’est-elle pas une œuvre plus importante que l’œuvre d’un artiste ?

Michel Martinelli 
(02/05/23)    



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Noir & polar







Ioulia IAKOVLEVA, Et soudain le chasseur sortit du bois
Actes Noirs

(Avril 2023)
496 pages - 24,50

Version numérique
14,99


Traduit du russe
par Mireille
BROUDEUR-KOGAN















Ioulia Iakovleva,
autrice et dramaturge russe, vit à Oslo où elle écrit des livres pour la jeunesse et les adultes.