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Naomi KRUPITSKY


La Famille


« Sofia et Antonia avaient scruté leurs griffures respectives jusqu'à ce que de grosses gouttes de sang y perlent, après quoi elles avaient collé leurs paumes l'une contre l'autre. Chacune avait prié pour que le sang de l'autre se mélange au sien. Chacune avait imaginé le sentir : une seule goutte luisante, en train de se disperser en elle. De lui donner de la force. »

Deux petites filles à Brooklyn sont élevées ensemble, roulées souvent dans la même couverture, elles partagent les mêmes jeux et leurs mamans qui sont amies. Il suffit de descendre l’escalier de l’immeuble et de remonter celui d'à côté pour se rejoindre. Elles vivent ensemble, partagent tout. À l'école, elles se tiennent par la main, ça leur suffit. Elles se moquent que les autres fillettes ne veuillent pas leur donner la main, elles sont déjà deux contre tous. Si elles sont ostracisées c'est parce qu'elles sont différentes et en lisant la peur au fond des yeux des autres, de ceux qui n'en sont pas, elles comprennent très vite ce que veut dire la Famille.

Leurs pères travaillent pour Tommy Fianzo, un parrain de la mafia. Ils appartiennent corps et âme, eux, leurs femmes, leurs enfants, à la Famille.
« Quand les voisins demandent à Carlo et Joey ce qu'ils font, Carlo et Joey répondent un peu de ci, un peu de ça. Ils répondent de l'import-export. Parfois, ils répondent notre secteur c’est aider les gens. Alors leurs nouveaux voisins comprennent et ne posent plus de questions. »

Si, petites, Sofia et Antonia vivent cet étrange statut sans trop de mal, quand le père d'Antonia est exécuté et que celui de Sofia monte en grade, leur monde va sérieusement être ébranlé.
La mère d'Antonia veut fuir, elle est sans ressources. Comment trouver du travail et élever sa fille ? C'est la Famille qui va payer le loyer et lui trouver un emploi. On vit dans la Famille comme une mouche provisoirement laissée vivante au cœur d'une toile d'araignée. Les deux mères ne se voient plus mais Antonia continue à aller chez Rosa et Joey, les parents de son amie
Sofia.

Les filles grandissent, ce que la mort de Carlo, le père d’Antonia, n’avait pas réussi à faire, l'adolescence va éloigner la sage Antonia de la frivole Sofia mais leurs amours, les difficultés de leur maternité vont à nouveau les rapprocher. Leur amitié sera-t-elle plus fort que le poids du destin qui pèse sur elles ?

« À l'automne, pour la première fois d'aussi loin qu'elles se souviennent, Sofia et Antonia ne reprennent pas les cours. Septembre s'offre à elles et elles y tombent la tête première. Elle se sentent emportées par la rivière de leur vie. Elles sont précipitées vers ce qui ressemble à une falaise, les yeux rivés sur une cascade dont n’émergent que le mariage et les enfants, des robes pratiques, un ménage à conduire. »

En tant que lecteur on suit avidement l'évolution des deux amies de plus en plus impliquées dans ce milieu inquiétant sur fond de Seconde Guerre mondiale qui va donner à Sofia un mari juif échappé de Berlin. « Saul n'arrive pas à dormir tant il est inquiet. À l’heure la plus sombre de la nuit, il imagine sa mère dans le rôle principal de chaque information qu’il a entendue. Tous les habitants d'un village obligés de creuser leur propre tombe avant d'être alignés au bord de la terre fraîche et fusillés. Des enfants malades, suant ensemble dans des camps de travail. Le typhus et la grippe se propageant comme du feu dans une meule de foin dans des ghettos juifs de plus en plus étriqués. Des hommes debout tout nus dans la neige jusqu'à ce que leurs tremblements ralentissent et que leurs yeux s'adoucissent ; leurs dents en or récoltées pour en faire des manteaux de cheminée et des rebords de fenêtre. Des trains fendant la chair en lambeaux de la Pologne, de l'Autriche, de la Hongrie. Il est inconcevable d'être en vie, de dormir dans des draps, de fermer derrière lui la porte de sa chambre… »

Pendant ce temps, le père de Sofia, Joey Colicchio devient le coordinateur d'un vaste empire de contrebande et profite largement du malheur des migrants fuyant l’Europe.
« Les affaires tournent mieux que jamais. Quand les premiers récits des horreurs perpétrées à Dachau et Buchenwald parviennent aux oreilles de Joey, il augmente ses prix. »

Les deux amies qui s'étaient juré de ne jamais se marier avec un homme de la Famille ont toutes les deux épousé les assistants les plus proches de Colicchio et l’on sent les mailles de la toile d'araignée se resserrer. L’angoisse étreint le lecteur inquiet du sort des deux jeunes femmes. Ce premier roman déjà si fort en émotions évolue vers le roman noir qui tient en haleine jusqu'au bout, sans jamais être complaisant pour la mafia, au contraire.
Mais Sofia et Antonia, devenues de fortes personnes, puisent du lien qui les unit des ressources inespérées.

« Alors que la nuit s'installe tel un silence sur Brooklyn, Sofia et Antonia posent leurs mains contre le mur en brique qui sépare leurs appartements, et chacune sait que l'autre est là. Elles savent qu'elles ne se laisseront pas tomber. Elles s'abandonnent à la force des liens qui les ont créées. »

Très beau et très cruel parallèle entre l'amitié-serment de ces deux amies et le serment de sang qui lie les membres de la Famille. L’un grandit, l'autre tue.

Sylvie Lansade 
(14/06/23)    



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Lectures








Naomi KRUPITSKY, La Famille
Gallimard

(Mars 2023)
400 pages - 24

Version numérique
16,99


Traduit de l’anglais
(États-Unis) par
Jessica Shapiro
















Naomi Krupitsky
La Famille est
son premier roman