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Mathieu LAUVERJAT

Client mystère


Ce roman illustre la souffrance éthique au travail à travers les aventures du narrateur. C’est un coursier qui livre des plats chauds dans les rues de Lille.  Sur un vélo, malgré la pluie qui semble incessante et la nuit qui rendent la conduite très dangereuse, il faut rouler très vite pour livrer chaud et obtenir une bonne note du client. Quand l’accident arrive, le narrateur ex coursier n’a plus de ressource. Il découvre alors la possibilité de devenir « client mystère ».

Il s’agit pour les entreprises d’évaluer les performances de leurs employés à leur insu et moyennant des coûts infimes. Une fois l’application téléchargée, les missions surgissent sur le smartphone grâce à la géolocalisation. Le client mystère doit vérifier les promotions à l’affiche, l’amabilité du personnel, la propreté, le respect des protocoles. Tous les scénarios sont préétablis, tout est minuté : temps de savonnage des équipiers chez McDo, obtenir des frites sans sel avec son burger en trois minutes trente-cinq, état des chiottes, tenue négligée du personnel…
Les missions sont variées : conseils de placement dans une banque, qualité du pavé de rumsteck dans un grill, respect du process à l’hôtel.

  « Quand on veut vivre des autres qui travaillent, il faut être préparé à noter ces gens pour les besoins des entreprises, à enregistrer leur discours commercial, à les mettre à l’épreuve. »
Pour le narrateur qui était noté quand il livrait sa pizza, voilà qu’il faut devenir celui qui note, passer de l’autre côté du miroir, ne plus subir mais devenir celui qui juge. Quand il joue le consommateur pénible pour tester le « tact et la diplomatie » de la vendeuse de la boulangerie, il a la boule au ventre car la vendeuse est toute jeune, seize ou dix-sept ans, « ça sent la période d’essai à plein nez ». Mais l’application n’a pas le temps pour ces états d’âme, il reste « droit dans ses bottes », « dans les habits d’un autre ».  Il se sent sale, car le petit personnel provoque malgré lui de l’empathie. Il a du mal à jouer la comédie face à des personnes à la place desquelles il n’aurait pas aimé se trouver. « Ces rafistoleurs de fin de droits, ces vieux, compost en devenir, ça me rappelait à chaque fois mon passé récent de coursier et mon obsession de livrer chaud. » Il doit se « blinder de titane ».
 Le narrateur va enchaîner les missions : magasins de jouets, parfumeries, parapharmacie, concessionnaires auto, galeries marchandes, Brico-Dingo, coiffeurs, barbiers, cafétérias, bijouteries…
« Lille s’est convertie en un plateau de jeu immense. […] les points de vente, du bas de chez moi jusqu’au fond de Tourcoing, se sont transformés en cases de Monopoly. »
Le narrateur commence à y prendre goût, il devient homme caméléon, changeant de look selon la mission. Il s’inscrit à toutes les applications disponibles sur le marché avec deux téléphones dédiés pour multiplier les potentiels. Mais il n’a plus aucune vie sociale en-dehors des mandats de travail.

Il va monter en grade, évoluer dans un milieu qui n’est pas le sien. Grâce à cette promotion, il va enquêter à bord des trains et beaucoup voyager. Toutes les missions décrites existent vraiment, les questionnaires sont réalistes car Mathieu Lauverjat s’est beaucoup documenté et son roman dresse un fidèle tableau de la société où la note est un outil de management. Ces notes qui fleurissent sur les sites et nous aident à choisir un restaurant, un outil, même un médecin….

L’auteur rend compte de la langue managériale, produite par les avis anonymes sur Internet. Il s’exprime dans une langue nerveuse, ébouriffée par la vitesse, le stress qui conduira le narrateur au burn-out.  Il a aussi un sens de la formule assez recherché.
« C’était un décembre antalgique, avec dehors son lot de journées sans lumière et ses trottoirs éraflés par la pluie. » « Au milieu des missions, je me revois le plus souvent comme un lapereau pris dans les phares d’un Chevrolet Suburban. » « …ces cravateux séquestrés par la haute turbine tertiaire. »

Une étude sociologique, linguistique et psychologique dans un roman qui décoiffe.

Nadine Dutier 
(30/01/23)    



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Mathieu LAUVERJAT,  Client mystère
Gallimard / Scribes

(Janvier 2023)
240 pages - 19,50

Version numérique
13,99
















Mathieu Lauverjat

Client mystère est
son premier roman.