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Sergueï LEBEDEV

Le Débutant


Le roman s’ouvre sur Kalitine (Vyrine de son vrai nom), ancien chimiste rattaché à un Institut militaire secret d’Union Soviétique retrouvé plusieurs années plus tard à l’Ouest sous les traits d’un septuagénaire solitaire et misanthrope. « Vyrine s’était depuis longtemps habitué aux maladies de longue durée qui accompagnent l’approche de la vieillesse », ou bien c’était son corps quise vengeait ? « Il me fait payer le nouveau visage créé par un plasticien ? Les cicatrices et les grains de beauté effacés au laser ? (…) Formellement, l’homme du passé n’existait plus (…) Un remplaçant, un mutant dont la biographie avait été inventée par des maîtres es-mensonges et réincarnations. Une autre langue. D’autres habitudes. Même ses rêves étaient autres. (…) La personnalité qu’on lui avait donnée coexistait avec son moi authentique, mais seulement comme une prothèse ».   
La chimie avait scellé son destin. Enfant déjà, alors qu’il vivait avec un père chimiste et une mère médecin dans une petite ville isolée et cachée créée de toutes pièces autour de la recherche scientifique, un homme mystérieux dit « l’Oncle » Igor, militaire haut gradé, cadre dirigeant de « l’Institut » de chimie et personnalité la plus influente de la communauté, l’avait repéré. C’est donc tout naturellement qu’après de brillantes études effectuées dans les meilleures écoles soviétiques, le jeune homme rejoint le puissant et riche oncle à l’Institut. Il s’y fera remarquer et sera envoyé ensuite en mission par le KGB dans un laboratoire secret dissimulé sur une île perdue au milieu d’un grand fleuve. C’est là qu’il découvrira un gaz mortel, instantané même en petite quantité, indolore, certes encore instable mais qui présente la grande qualité d’être indétectable. Un produit idéal pour l’élimination d’une cible unique. Il lui donnera comme nom « Le débutant ». Face à la multiplication d’essais peu fructueux pour le rendre stable et en permettre ainsi un transport sécurisé, la finalisation du poison traîne en longueur et les autorités semblent avoir presque oublié son créateur quand arrive l’effondrement de l’URSS, avec, dans son sillon, le délitement de la structure étatique, l’émergence de nouvelles priorités et l’arrêt brutal du financement de ses recherches.  

Désespéré, le savant s’enfuit à l’Ouest espérant y trouver un contexte plus favorable au développement de son « bébé ». S’il y obtient le droit d’asile, seul un poste de consultant indépendant dans le domaine des armes chimiques lui sera proposé et les échantillons du Débutant passés en fraude se verront condamnés à un long sommeil dans sa cave. Les décennies s’accumulent, la retraite et le cancer arrivent presque simultanément et la peur se réveille. La condamnation à mort prononcée « in absentia » contre ce traître à sa patrie pèse encore sur lui. « S’il y réfléchissait de façon rationnelle, Vyrine pensait qu’il était relativement en sécurité. Mais son dossier laissé là-bas (…) était comme une poupée vaudoue dans laquelle un sorcier pouvait à tout moment planter ses aiguilles mortelles ». « Un dossier n’est pas le duplicata d’une vie. C’est son double ténébreux, tronqué, tissé de dénonciations, de mots volés, de scènes épiées ». Son « moi archivé (…), son dossier personnel d’officier, l’essentiel de ce qu’il avait été avant d’être un transfuge » le désigne-t-il encore comme cible vivante ?

Vingt ans plus tard, le lieutenant-colonel Cherchniov, un vétéran de la guerre de Tchétchénie détruit de l’intérieur par le souvenir de certaines de ses exactions et agacé par l’indifférence de son fils unique, reçoit l’ordre de se lancer à la poursuite du traître pour l’empoisonner avec un vieil échantillon de ce poison fatal et intraçable auquel il a consacré tant d’années. « L’objectif doit être détruit ». L’importance de cette mission secrète qui lui est personnellement confiée flatte la vanité de Cherchniov et le liquidateur, assisté du jeune Grebeniouk, ne doute pas un instant de son issue. De son côté l’instinct de Kalitine l’a déjà averti de l’imminence du danger. La chasse est ouverte.

           Si Le Débutant prend initialement la forme d’un roman d’espionnage, son style introspectif, ses incursions sociologiques, politiques et philosophiques, le transforment assez vite en un roman-témoignage d’une autre nature. Dans cette course-poursuite ce sont les personnages de Vyrine/Kalitine et de Cherchniov, pour ce que chacun représente mais aussi pour ce que qu’ils sont en tant qu’individus, qui portent cette aventure hors du commun sur leurs épaules. Entre la fascination que peut exercer sur le lecteur l’image du scientifique dont le monde s’arrête à son laboratoire et sa vie à ses recherches atteint d’un attachement pathologique pour sa création, et l’horreur que le lieutenant-colonel torturant sans état d’âme ses prisonniers nous inspire avant que certains signes ne nous laissent entrevoir l’éventuelle possibilité d’une rédemption, les émotions multiples ou contradictoires ne cessent ici de nous traverser.

La richesse de l’analyse psychologique que Sergueï Lebedev fait de chacun de ses personnages, fouillant minutieusement leur existence, leurs rapports familiaux et leurs pensées les plus intimes, se conjugue avec une réflexion plus globale sur l’importance des choix ayant déterminé leur parcours. Se gardant bien de condamner ou d’absoudre l’un et l’autre des personnages, l’auteur pointe simplement du doigt les conséquences de leurs actes les renvoyant ainsi à leur part de responsabilité. Dans une des conversations que le père Travnicek a avec Kalitine, il évoque le chimiste juif-allemand Fritz Haber (prix Nobel en 1918 pour ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac utilisé comme engrais) qui par patriotisme a travaillé activement à la mise au point d'armes chimiques pour le gouvernement allemand et s’est rendu lui-même en 1915 superviser l’utilisation de son nouveau gaz de combat au chlore sur le front de l’Est. Son épouse, la chimiste Clara lmmerwahr, militante féministe et pacifiste, après avoir vainement tenté de le détourner de ce projet en alléguant l’indignité qu’il y avait à dévoyer ainsi leur science pour semer la mort, se suicide quelques jours après cette première attaque. Cette insertion aborde le sujet de l’éthique scientifique de façon frontale et on peut voir en cet étrange prêtre alcoolique et torturé qui dit « prier pour détourner ceux qui s’étaient engagés dans les chemins de la création au nom du mal », un porte-voix des interrogations morales filées dans l’ensemble du roman. En effet, à cette mise en perspective de la science sous l’angle de la conscience, s’ajoutent d’autres notions philosophiques concernant le champ du politique, la foi religieuse, le libre arbitre, la vérité et le mensonge, la réalité et l’apparence, la violence et la guerre. Toutes sont envisagées sous l’angle de la question morale de la lutte entre le Bien et le Mal qui vient en fil rouge et sous toutes ses formes nourrir ce récit introduit par quelques vers du Faust de Goethe.  

Ce roman qui s’ancre dans l’ombre de l’histoire, quelque part du côté du bloc de l'Est, avant et après l’éclatement de l’URSS, est aussi pour l’auteur une manière de démonter la machinerie du pouvoir soviétique comme il le fait de l’âme humaine. Quand Cherchniov rejoue dans une partie de paintball avec son fils la guerre de Damas, il nous renvoie dans un effrayant jeu de miroir l’image de sa schizophrénie. Les atrocités qu’il a vues, subies ou fait subir l’ont figé dans la violence, le réduisant à l’instinct de survie et aux seuls rapports de force, le rendant dorénavant incapable de toute communication avec l’autre (même si cet autre est son fils et qu’il se sent frustré par la distance qui s’est installée entre eux)  et coupé de la réalité qui l’entoure. Mais la cuirasse de tout robot, aussi performant, docile et formaté par les instances supérieures soit-il, peut avoir ses failles... Kalitine qui n’a d’autre réalité que d’être un Vyrine falsifié, « depuis sa nouvelle vie dans un pays libre, avait l’impression que ce qu’il avait lu, alors, était un roman paranoïaque sans auteur (…) écrit sous emprise par la machine à mémoire de l’État ». Mais si les mensonges récurrents de l’État, son intrusion constante dans la vie de tous et la peur sournoise et permanente d’être pris en défaut et puni qui habite ces pays de l’Est ne se révèlent au chercheur qu’avec le recul de l’exil, celui qui alors était « le chasseur, pas le gibier » ne manifeste apparemment aucun remords d’avoir autrefois dénoncé des collègues ou d’avoir travaillé comme un damné pour procurer le poison parfait à un tel régime. « Kalitine savait que ce qu’il avait inventé, produit, n’étaient pas seulement des armes mortelles spécifiques, conditionnées dans des ampoules. Ce qu’il créait, c’était la peur. Il aimait cette pensée simple et paradoxale : le meilleur poison, c’est la peur. » Cela signifie-t-il qu’en se sentant assez utile au pouvoir pour se retrouver au-dessus du lot sans faire d’ombre à quiconque, le chercheur aveuglé par son assurance se pensait protégé du pire ? Ou cette attitude illustre-t-elle le jugement personnel de l’écrivain qui dit considérer que cette chape de plomb de la peur qui étouffait et paralysait la population d’Union Soviétique avant son éclatement, était depuis toujours constitutive de l’histoire du peuple russe et qu’elle continue d’être d’actualité sous le régime autoritaire de Poutine qui n’hésite pas à l’instrumentaliser pour museler toute résistance ou contestation éventuelles ?

Quelques rebondissements, des surprises romanesques (notamment avec Vera, épouse de Vyrine) et une fin improbable et extrêmement maline, viennent agrémenter ce roman à la lecture parfois complexe mais porteuse de réflexion. Avec Le Débutant, roman d’espionnage historique et psychologique intense et engagé,Sergueï Lebedev, opposant au régime de Vladimir Poutine réfugié à l’étranger, nous offre un texte mystérieux et angoissant aux personnages ambigus qui conserve des zones d’ombres pour mieux dire la noirceur du monde paranoïaque qu’il dépeint.

Dominique Baillon-Lalande 
(25/01/23)    



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Noir sur Blanc

(Aoüt 2022)
224 pages - 20,50



Traduit du russe par
Anne-Marie Tatsis-Botton














Sergueï Lebedev,
né à Moscou en 1981,
géologue et journaliste,
est aussi poète,
romancier et essayiste.



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