Retour l'accueil du site





Déborah LÉVY-BERTHERAT


Sur la terre des vivants

Le livre de Déborah Lévy-Bertherat s’ouvre le 26 janvier 1903, à Hambourg. Friederike et Elkan Levy sont les gérants d’un Althenhaus – asile de vieillards – avec cette particularité : il faut le traverser pour accéder au cimetière. Dans la nuit Friederike accouche d’une fille Irma, la benjamine de la famille. Le récit se poursuit jusqu’à nos jours, conté par l’arrière-petite-fille. Elle a connu, à neuf ans, ses tantes aïeules, et notamment Irma. Maintenant adulte, elle est en quête de ses racines, de son identité, avec la Shoah en toile de fond. « Comment écrire des souvenirs qui ne sont pas les vôtres, témoigner de ce qu’on n’a pas vu ? ». La narratrice avoue : « Ce que j’ai appris des trois sœurs m’a été raconté par d’autres ou vient d’archives, de lieux visités, de vieilles photographies. Ce ne sont que des bribes, des bouts entre lesquels il faut combler les manques, comme les archéologues esquissent, entre des fragments de mosaïque retrouvée, les parties disparues. On tâtonne, on bricole, on se trompe forcément… ».

Ce "bricolage" offre une peinture familiale riche en péripéties. La famille s’occupe, dans un joyeux capharnaüm, d’un hospice de vieux et des visites au cimetière. Elle tremble, aussi, pour leurs deux garçons partis à la guerre en 1914. Elkan le père, lui, risque sa vie par devoir pour rapatrier les dépouilles des fils de congénères fauchés au combat. Il meurt quelques années après d’un cancer. Sa fille aînée Senta, mariée à Martin, décède aussi du même mal en 1933. Elle laisse deux enfants en bas âge. Soignée peu avant son décès par sa sœur Edith, elle demande à celle-ci de respecter le vœu de sororat. Déjà Hitler a accédé au pouvoir. Après le sacrifice de ses fils pendant la première guerre, la communauté juive subit les vexations, forçant les départs précipités hors d’Allemagne. Pétrifiée, la communauté est la proie des pogroms et d’une traque ignoble s’achevant en déportation. La famille Levy n’est pas épargnée même si Edith et son frère cadet Kurt émigrent en Palestine avec leurs enfants et leur conjoint respectif. L’aîné des Levy, Manfred, et son épouse n’ayant pas pu fuir meurent en camp. Toutefois, ils ont réussi à faire passer leurs trois enfants en Angleterre. Friederike et sa fille Irma seront déportées à Théresienbad. La mère y meurt et Irma sera miraculeusement rescapée.

Déborah Lévy-Bertherat a focalisé une partie de l’attention de la narratrice sur Irma, le pilier de la famille. Quand, à son tour, Irma meurt, un vide se crée « son soutien était une évidence, elle portait comme la terre vous porte, on y prête pas attention et pourtant elle est là, fidèle, indéfectible… ». Cerner une telle personnalité, sa dignité, n’ayant « que des bribes, des bouts entre lesquels il faut combler les manques » revient à chercher l’absolu, ou pour le moins l’objet d’un respect énigmatique. Ainsi, comparant le changement d’attitude entre une photo de jeunesse d’Irma à la moue boudeuse et une photo prise par la narratrice, Irma, âgée, est devenue clown-soudain-tragique, la bouche tordue. Se souvenir reste l’occasion d’une interprétation ambigüe.

« Comment écrire des souvenirs qui ne sont pas les vôtres, témoigner de ce qu’on n’a pas vu ? ». L’imagination raisonnée supplée les manques reliant les bribes orales et les rares documents. Le talent est, grâce à une puissance d’évocation, de rendre évidente la complexité d’une réalité, pour partie déjà documentée par l’Histoire, incluant le quotidien des personnages. Par ce tour de magie littéraire du passé conjugué au présent, en même temps que la restitution d’une proximité, le lecteur est impliqué. Il devient témoin du début à la fin du livre. Il vit particulièrement le récit de chacun et aussi l’incommensurable somme d’absurdité de l’horreur nazi, de l’intensité de l’avilissement infligé à des âmes innocentes et apeurées, à l’asservissement des corps maltraités.
« Comment écrire des souvenirs qui ne sont pas les vôtres, témoigner de ce qu’on n’a pas vu ? ». Déborah Lévy-Bertherat mêle habilement l’Histoire et l’héroïque Irma pour évoquer un lieu de triste mémoire, avec Theresienstadt. À l’instar d’un W.G. Sebald évoquant aussi ce sujet dans son livre « Austerlitz », dans la même veine talentueuse d’écriture que lui, Déborah Lévy-Bertherat raconte l’horreur de la vie de Theresienstadt, "un village Potemkine" servant la propagande, un ghetto de concentration, une soi-disant colonie de retraite pour personnes âgées et célèbres. Elle nous fait vivre de manière très sensible, palpable, les conditions de détention épouvantables qui ont préludé à une redirection vers les centres d’extermination. Irma, la tête de proue de la famille Levy, y vivra et y survivra héroïquement en tant qu’infirmière, apportant aide, compassion et amour, avec le même dévouement que pour sa famille et une certaine culpabilité.

« Comment écrire des souvenirs qui ne sont pas les vôtres, témoigner de ce qu’on n’a pas vu ? ». Parmi une riche palette de thèmes, Déborah Lévy-Bertherat traite, entre autres, celui du témoignage. D’une manière générale, le témoignage des rescapés de la mort a mis beaucoup de temps à émerger et se faire entendre. Elle l’aborde, par touches et l’intermédiaire d’Irma. « C’est étrange, pense Edith, à cette femme (une coiffeuse) elle (Irma) raconte tout, alors qu’à nous, elle a seulement dit que notre mère est morte de maladie, qu’elle a été bien accompagnée, que les rites ont été accomplis […] À vrai dire, Edith s’en souvient maintenant, Irma a essayé de raconter. Plusieurs fois, lors des réunions de famille, au moment de se séparer, sur le seuil elle a commencé […] tu nous diras, Irma, mais pas ce soir, ce soir c’est Kippour […] ce soir c’est la bar-mitsva […] ils lui disaient oublie, je t’en supplie, oublie, assez parlé des morts… » Puis, autre touche, l’idée d’une plaie de la taille d’une faille qui ne se referme pas et le sentiment paradoxal de n’avoir pas été assez témoin. Écoutons au détour d’une conversation entre Irma et Herbert passé par Theresienstadt puis ensuite rescapé d’un autre camp, ce singulier dialogue : « Il y a souffrance et souffrance, Schwester Irma, répond Herbert en relevant sa manche et laissant voir les chiffres tatoués sur son bras. Toi qui es restée chez l’Impératrice (dénomination donnée entre eux de Theresienstadt), tu n’as rien vu, tu as gardé tes cheveux et tes vêtements ordinaires […] Tais-toi dis Irma, tu m’as déjà tout raconté. Herbert lui en veut de faire la sourde oreille, il lui dit qu’elle est comme ceux qui s’étaient enfuis à temps, ils n’avaient rien vu et faisaient taire les rescapés à leur arrivée parce que leurs récits les traumatisaient… ». Irma répond : « C’est vrai, mais toi non plus, Herbert, tu n’as rien vu, puisque tu es encore en vie. Seuls les morts pourraient témoigner ».

« Comment écrire des souvenirs qui ne sont pas les vôtres, témoigner de ce qu’on n’a pas vu ? », Déborah Lévy-Bertherat répond, avec une admirable humilité et une plume lumineuse, sensible, par "Sur la terre des vivants", un éblouissant livre ne manquant pas d’humour.

Michel Martinelli 
(19/04/23)    



Retour
Sommaire
Lectures







Déborah LÉVY-BERTHERAT, Sur la terre des vivants
Rivages

(Avril 2023)
384 pages - 21













Déborah Lévy-Bertherat
enseigne la littérature comparée à l’École normale supérieure. Ce roman est son quatrième chez le même éditeur.