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Léo et Ghyslène MARIN


L’enfant du volcan


Ce roman revient sur le sort des enfants réunionnais arrachés à leur île et à leur famille (plus de 2 000 entre 1962 et 1984) pour être exilés dans la Creuse, y travailler et la repeupler. (Pour info, https://fr.wikipedia.org/wiki/Enfants_de_la_Creuse)
Mila fait partie de ceux-là et nous suivons quelques années de sa vie dans le petit village où elle a été placée dans un orphelinat dont la plupart des enfants n’étaient pas orphelins.

La narration est construite sur une alternance entre le présent et le passé. Le présent du roman c’est une journée de septembre 1990. Mila a quitté le village depuis longtemps, une des deux directrices de l’orphelinat vient de mourir et une vieille dame est venue assister aux obsèques. C’est Ernestine, l’épicière de Saint-Avre, dans la Creuse. Au fil des chapitres, nous l’accompagnons dans cette journée où son mari, Hector est en train de mourir, où elle ne peut s’empêcher de se replonger dans son passé, son enfance, son mariage, l’arrivée de Mila, les années vives, le départ de Mila, puis, l’attente, l’absence, la solitude, le vide, …

Ernestine est née juste avant la Première Guerre mondiale. Son père a vécu l’enfer des tranchées et « pour échapper à la folie qui le gagnait, avait exporté en elle son histoire » par des récits sombres et violents, emplis de colère et de rancune envers les généraux et les politiques récits qu’elle transmettra à Mila.
À son retour, il est devenu fonctionnaire mais la crise de 29 a laminé l’économie du pays et le père a perdu son emploi. La famille subsistait en travaillant de ci de là. Une issue s’est présentée en 1938 : Hector. Ernestine avait vingt-cinq ans, largement l’âge de se marier. Hector, venait de perdre ses parents, il était seul, il avait de l’argent et une épicerie dont il ne pouvait pas s’occuper parce qu’il vivait dans un autre monde, son monde à lui. Dans le village, on l’appelait "le Demeuré", les yeux ronds, la bouche ouverte, disant des mots incompréhensibles. Elle a accusé ses parents de vouloir la vendre à "un détraqué" puis a fini par accepter. Et la guerre à nouveau ! Quand Hector est revenu, après cinq passés dans un camp de prisonniers en Allemagne, « C’était un autre homme. Maigre, tabagique, fiévreux. » Ernestine l’a aidé, soigné, soutenu. Une vie paisible sinon heureuse s’est établie entre eux.
Et c’est dans cet univers que Mila a trouvé un peu de paix et d’amour, avec Ernestine dans son épicerie et Hector dans son atelier où il échafaude des machines improbables.

Au début des années soixante, un double phénomène inquiète les autorités. D’une part, un dépeuplement de certaines zones rurales comme la Creuse et d’autre part une explosion démographique à La Réunion qui pouvait conduire à une déstabilisation sociale. La solution était simple : les vases communicants.

« Très vite, il ne se trouva plus assez d'enfants orphelins, abandonnés ou délinquants. […] On s'en désola : la politique du chiffre exigeait qu'on respectât les quotas définis par une administration soucieuse du bien commun. Il n'était pas possible d'arrêter les contingents d'enfants, des établissements avaient été créés à cet effet, il fallait les remplir.
On mobilisa une nouvelle commission qui commanda d'abandonner certains critères. Les enfants vivant sous la tutelle d'un parrain furent considérés comme abandonnés, ceux dont les parents travaillaient toute la journée comme délaissés. Les familles comptant trop d'enfants devinrent des familles à la peine. On retira leurs bébés aux filles-mères parce qu'ils couraient un danger moral. On trouva à redire à l'éducation, aux modes de nutrition. On signala les parents qu'on surprenait en état d'ébriété. On parvint de la sorte à remplir de nouveaux avions.
Pendant deux décennies l'exportation d'enfants se poursuivit. […] Voilà comment deux mille cent cinquante enfants furent transférés, dont un tiers n'avaient pas cinq ans.
Mila s'était trouvée prise dans cette politique institutionnelle. Elle avait trois ans quand elle avait embarqué à bord d'un de ces avions, trois ans lorsqu'elle traversa la Terre, trois ans lorsqu'elle parcourut la France, trois ans quand elle échoua à Piette, neuf lorsqu'elle arriva à Saint-Avre. »

Mila arrive à l’orphelinat de Saint-Avre en 1973. La discipline mise en place par Madame et Mademoiselle (deux sœurs dont l’une a été mariée et l’autre pas) est rigoureuse. Il faut éduquer des petits sauvages, leur apprendre le français (en interdisant le créole), le silence, le respect et le vouvoiement. C’est sévère et ceux qui doivent faire appliquer le règlement n’ont aucune formation et la main leste.
Mais ce n’est pas le bagne ou la maison de redressement et les enfants peuvent sortir de temps à autre dans le village. C’est ainsi que Mila a découvert l’épicerie d’Ernestine où elle s’est réfugiée un jour de pluie.

Une relation étrange s’est établie entre l’épicière et la fillette, une relation qui constitue le cœur du roman, racontée avec beaucoup de tendresse et de justesse, avec les attentes non exprimées de cette femme sans enfant et la violence de Mila, moqueuse et imprévisible, révoltée par l’exil qu’on lui impose et les conditions de vie à l’orphelinat. Mila n’est pas un animal qu’on apprivoise, le renard du Petit Prince, c’est une fillette en quête d’identité, obstinée, déterminée, sans concession.
Tout ce qu’on sait au début, c’est qu’un jour, après plusieurs années de cette relation avec Ernestine, elle est partie et n’est jamais revenue. Pourquoi ? Comment ? Qu’est-elle devenue ? La suite du roman l’expliquera…

Un titre de plus dans la liste des ouvrages qui évoquent les enfants de Creuse, il n’y en aura jamais assez, il y a tant à raconter et dénoncer pour nourrir la mémoire collective, entretenir le souvenir de cette stupide et monstrueuse initiative.
L’originalité de ce roman tient à sa construction, à la qualité de son écriture, au mystère des ruminations d’Ernestine en 1990, à la complexité de la relation entre la femme et l’enfant, à la richesse de leurs conversations, aux attentes contradictoires de chaque personnage qui ne sait pas toujours jusqu’où aller et se heurte aux règles et aux contraintes sociales…
Un livre aussi émouvant que salutaire.

Serge Cabrol 
(16/08/23)    



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Léo et Ghyslène MARIN, L’enfant du volcan
Albin Michel

(Février 2023)
320 pages - 20,90













Photo  Sari Goodfriend
Léo et Ghyslène Marin
ont co-écrit ce premier roman, très inspiré de l'émouvante histoire de Ghyslène Marin, une « Enfant de la Creuse » : un des milliers de jeunes Réunionnais exilés en France par l'État entre 1964 et 1984 afin de repeupler les régions vidées par l'exode rural.