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Ian McEWAN


Leçons

Si le titre est court, la longueur de ce roman, (650 pages) vraisemblablement inspiré de la bio de son auteur, ravit autant par le plaisir de lecture qu’il offre que par la joie d’être happé par un roman, un vrai de vrai ! comme on en écrivait avant l’ère contemporaine des volumes sans volume, des livres étiques.

Ce récit de la vie de Roland, écrit à la troisième personne, s’étend sur plus de 70 années, partant de 1948 et couvrant la période d’une époque qui va jusqu’en 2021, si bien qu’il aurait pu s’intituler « Le roman d’un babyboomer ».
Leçons débute en 1986, quand l’Europe est placée sous la menace de Tchernobyl. Dès le deuxième chapitre on remonte à l’été 1959 puis ainsi de suite puisque cette narration est tout sauf linéaire, ce qui contribue à éviter toute monotonie et, au fil des réminiscences ou des pensées du héros, à suivre les heurs et malheurs de Roland, un homme « sans qualité » qu’on qualifierait aujourd’hui de « looser » mais qui fait preuve d’intelligence, de finesse d’analyse et d’une grande délicatesse. Cet homme de gauche (parti travailliste) n’est pas, à proprement parler, un raté dans la mesure où il va élever seul, en bon père célibataire, son fils Lawrence.  

L’existence du héros est scandée par ses rencontres et attachements qui s’ensuivent, par ses liens amoureux avec trois femmes, en particulier. À l’adolescence (première rencontre à 11 ans, relation de couple à 14 ans), Roland connaît une histoire d’amour torride avec sa très lubrique professeure de piano, Miriam. Il est si jeune qu’on peut se demander si son consentement est bien éclairé ! Puis vient Alissa, son épouse et mère de Lawrence, qui décide de les abandonner alors que l’enfant est encore un nourrisson, pour se consacrer à l’écriture et qui connaîtra un immense succès littéraire. Daphné, enfin, l’épouse de la maturité meurt d’un cancer fulgurant… Y a-t-il un message féministe à travers ces personnages ? Roland, en tout cas, a affaire à des « femmes puissantes ».

Sur le plan professionnel et malgré ses aspirations à la poésie, il se contente de vivre de petits boulots (pianiste de bar, rédacteur occasionnel…) tout en élevant son fils, en l’absence de mère au foyer. Pour résumer cette trajectoire de vie – « une leçon de piano, une histoire d’amour prématurée, des études ratées, une femme disparue… », écrit Ian McEwan – et, plus généralement, un sentiment d’inaccomplissement, voire d’échec, qui l’incite à explorer minutieusement son passé afin de mieux comprendre ce qui lui est arrivé comme d’en tirer les tardives leçons si, toutefois, elles existent. 

Si Roland souffre de ses rêves perdus, le monde autour de lui n’est pas en reste et, d’une crise à l’autre (Tchernobyl, l’affaire des missiles cubains, la guerre froide, etc.), l’oppresse insidieusement de son ambiance délétère. « De temps à autre, lorsqu’il se sentait d’humeur durablement introspective, Roland réfléchissait aux événements et accidents, personnels et mondiaux, minuscules et capitaux qui avaient façonné et déterminé son existence. Son cas n’avait rien de particulier – tous les destins se constituent de la sorte. » C’est ainsi que les événements du monde, l’actualité avant de devenir l’Histoire, s’articulent à la vie personnelle du héros dans ce récit tellement vivant, qui brille par une lucidité sans faille : « Une chance inouïe que d’être né en 1948 dans le paisible Hampshire plutôt qu’en Ukraine ou en Pologne en 1928, de ne pas avoir été traîné sur les marches d’une synagogue en 1941 et amené là (siège de la Gestapo). »

Pourquoi l’histoire de cette vie un peu chaotique, racontée essentiellement sous l’angle de l’amour et de la politique, nous captive-elle autant ? Sans doute parce qu’elle nous éclaire sur nous-mêmes et nous délivre aussi de l’illusion que chacun de nous est l’unique auteur de sa propre vie. Mais également parce que c’est un récit plein de chaleur humaine et de tendresse d’autant qu’à la fin, seront abordés avec une grande délicatesse les thèmes du vieillissement, des relations grand-parentales avec les petits-enfants et de la mort. La richesse du roman tient au fait que Ian McEwan ne raconte pas une histoire mais donne vie à un homme que le lecteur pourrait avoir rencontré, qui pourrait être son ami ou peut-être lui-même jusqu’à se surprendre à partager quelques-uns de ses goûts, quelques-unes de ses opinions… Un livre éblouissant que l’on quitte à regret comme s’il fallait se défaire d’une personne avec qui on partage tant de choses et que l’on comprend si bien !

Dominique Godfard 
(08/12/23)    



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Lectures








Gallimard

(Octobre 2023)
656 pages - 26 €

Version numérique
18,99 €

Traduit de l’anglais par
France Camus-Pichon











Ian McEwan,
né en Angleterre en 1948, nouvelliste et romancier, a déjà publié de nombreux livres et obtenu, entre autres, le prix Femina étranger en 1993.

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