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Leila MOTTLEY

Arpenter la nuit


Voilà, c’est exactement ça, mon bébé. C’est pour ça que j’ai fait ce que j’ai fait. Après la mort de ton papa, j’avais l’impression que mes pensées ne m’appartenaient plus, que mon corps ne m’appartenait plus, et tout ça s’est transformé en quelque chose dont je ne pouvais pas m’échapper… Comme si quelque chose en moi s’était éteint pour ne plus jamais revenir à la vie et j’ai toujours l’impression de ne pas m’en être sortie ce jour-là, c’est comme si je n’avais pas été en vie une seule minute depuis.
La mère de Kiara

Kiara, noire, 17 ans, son père mort, sa mère en prison, Marcus, son frère aîné qui loin de gérer la misère dans laquelle ils sombrent dans Oakland, perdu dans des rêves de gloire musicale, ne fait rien pour empêcher l’expulsion dont ils sont menacés, Kiara donc, sans travail, décide, ou plutôt est contrainte, de se prostituer pour payer le loyer.

Mais faire le trottoir seule est dangereux, il lui faut un protecteur. Ça sera d’abord Tony, un copain de son frère amoureux d’elle. « Le meilleur moyen de convaincre un homme de faire un truc, c’est de lui dire qu’il a le choix et qu’il contrôle la situation, que c’est lui qui tire les ficelles. » Celui-ci abandonne et fatalement elle tombe entre les mains et les bras de la police qui en fait la prostituée d’un petit groupe, qui la « convoque » à des soirées pour des viols en réunion où elle n’est pas toujours payée. « Ces derniers temps, le seul moyen que j’ai pour tenir le coup toute une nuit avec ces hommes, c’est d’ingurgiter des shots d’alcool et d’essayer de me noyer dans le vertige, histoire que mon corps ne puisse pas comprendre ce qui se passe, du moins pas assez pour en avoir peur. Je ne sais pas si ça fonctionne, mais je sais que je suis encore en vie le lendemain matin, Trevor m’attend toujours pour que je l’emmène prendre son bus, et au point où j’en suis ça me suffit. »

Oui, heureusement qu’il y a Trevor, le fils de la voisine qui est continuellement camée, le substitut du petit frère disparu de Kiara, la part d’enfance de Kiara dans son « adultisation » comme elle dit. Part d’enfance, d’adolescence que l’on retrouve d’une certaine manière dans son frère Marcus et dans son amie Ale.

Après le suicide de l’un des policiers il y aura une enquête, les ennuis continuent.

Quelle maturité pour Leila Mottley qui a écrit ce roman à 17 ans, l’âge de Kiara qui arpente sa nuit. Quel beau texte à hauteur d’adolescence et d’adulte, de rêve d’enfant, de sensibilité et de sordide. Un roman militant qui part d’un fait-divers, digne des grand films politiques américains, qui dénonce la situation des femmes noires et la police américaine tout en restant un beau texte littéraire, un beau texte d’amour.

Michel Lansade 
(29/03/23)    



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Leila  MOTTLEY, Arpenter la nuit
Albin Michel

(Août 2022)
416 pages - 21,90

Prix du roman
Page / America 2022


Traduit de l’américain par
Pauline Loquin






Leila Mottley,
née en 2002 en Californie, poétesse et romancière, a écrit son premier roman, Arpenter la nuit, à l’âge
de dix-sept ans.